Il s’interrompit net. Son regard venait de croiser celui d’Arthur Vance.
Frank Peterson n’était pas un génie des affaires, mais il connaissait la silhouette des avocats qui faisaient trembler la chambre de commerce de l’Illinois. Il avait passé vingt ans à tenter d’obtenir un rendez-vous avec le cabinet Vance & Sterling pour renégocier les licences d’exploitation de sa flotte de camions.
« Vance ? » balbutia Frank, sa morgue s’effritant instantanément. « Maître Vance ? Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous faites ici un soir de fête ? »
« Je constate des crimes, monsieur Peterson », répondit l’avocat d’une voix sèche comme un coup de trique. « Et j’assiste ma cliente principale. »
Zoé n’attendit pas qu’on l’invite. D’un coup d’épaule autoritaire, elle écarta Frank du passage et entra dans le grand vestibule au sol de marbre blanc. Je lui emboîtai le pas, suivie d’Arthur et de notre second garde du corps, qui referma la porte derrière nous, bloquant toute fuite vers l’extérieur.
Le bruit de nos pas lourds fit sortir Carol et Megan de la salle à manger. Carol tenait encore une coupe de pinot noir à la main, tandis que Megan appliquait un sac de petits pois surgelés contre sa pommette gauche, là où ma bague avait laissé une entaille bien méritée.
Mark apparut en dernier. Quand il me vit debout aux côtés de ma sœur, encadrée par deux géants et le juriste le plus redouté de la ville, la couleur quitta son visage à une vitesse fulgurante.
« Chloé… » commença-t-il, la voix blanche. « Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Ce qu’elle a fait ? » coupa Zoé en avançant au centre du couloir. Sa voix était posée, presque mélodieuse, mais chaque mot tombait comme une sentence de mort. « Elle a appelé sa famille, Mark. La vraie. Pas celle qui frappe les enfants de cinq ans parce qu’ils n’aiment pas la viande trop cuite. Pas celle qui jette une mère et sa petite fille dans le gel sans manteau. »
Megan retira son sac de légumes congelés, révélant un visage bouffi de haine. « Sortez de chez nous ! C’est une propriété privée ! Chloé m’a agressée sous mon propre toit ! Regarde ce qu’elle m’a fait, Mark ! Appelle les flics ! Fais-les tous arrêter ! »
Arthur Vance fit un pas en avant, ouvrant son carnet de notes frappé d’un sceau doré. « Je vous en prie, madame. Composez le 911. Rien ne me ferait plus plaisir. Les officiers arriveront, nous leur présenterons les clichés en haute définition de la joue de Lily Peterson, cinq ans, avec l’analyse médico-légale préliminaire que nous ferons valider dans une heure aux urgences du Northwestern Memorial. Puis nous déposerons une plainte officielle pour violences volontaires sur mineure avec circonstances aggravantes. »
Arthur marqua une pause, fixant Megan d’un regard impitoyable. « Vous travaillez toujours au rectorat de l’académie de Chicago, n’est-ce pas ? Responsable des agréments pour les jardins d’enfants ? Une mise en examen pour violences physiques sur un enfant de cinq ans sera du plus bel effet sur votre dossier de titularisation. Je veillerai personnellement à ce que le conseil de discipline reçoive une copie du rapport avant demain midi. »
Megan ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa main commença à trembler, laissant tomber le sac de glace sur le parquet avec un bruit mou.
« Attendez une seconde », intervint Carol, la voix aiguë, perdant totalement son vernis mondain. « Vous n’avez aucun droit d’entrer ici et de nous menacer ! Nous sommes les Peterson ! Mon mari a fondé cette entreprise, nous sommes respectés dans tout le comté ! Chloé n’est qu’une assistante sociale sans le sou qu’on a sortie du ruisseau ! »
J’ai fait un pas vers Carol. C’était la première fois en sept ans que je la regardais droit dans les yeux, sans baisser la tête, sans ce sourire poli qui m’avait coûté tant d’ulcères.
« Tu crois vraiment que je suis sortie du ruisseau, Carol ? » murmurai-je.
Zoé eut un petit rire cruel qui résonna étrangement dans le silence pétrifié de la maison. Elle sortit de son manteau une fine tablette numérique et la tendit à Frank, qui la fixa comme s’il s’agissait d’un serpent à sonnette.
« Regardez bien l’actionnariat majoritaire de la société holding Apex Logistics, Frank », dit Zoé. « La société qui détient quatre-vingt-cinq pour cent des baux commerciaux de vos entrepôts à Cicero et la totalité des contrats d’approvisionnement dont dépend votre entreprise pour ne pas déposer le bilan le mois prochain. »
Frank mit ses lunettes d’une main fébrile. Ses yeux parcoururent l’écran. Je vis littéralement le sang quitter son cou, ses lèvres devenir bleuâtres, ses genoux vaciller. Il dut s’appuyer contre la console d’entrée pour ne pas s’effondrer.
« La famille Miller… » balbutia Frank, la voix rauque, méconnaissable. « Miller Enterprises… Chloé… Chloé Miller ? »
« Chloé Vance-Miller », rectifiai-je d’un ton neutre. « La petite orpheline de l’Ohio dont les parents ont bâti le premier réseau de transport frigorifique des Grands Lacs avant de disparaître dans un accident d’avion quand nous avions vingt ans. Zoé gère les investissements. Je gère les œuvres caritatives et le patrimoine foncier. Le nom de jeune fille que j’utilise au quotidien était celui de ma grand-mère maternelle pour que personne ne me traite différemment. Pour qu’un homme m’aime pour ce que je suis, et pas pour mon compte en banque. »
Je me tournai lentement vers Mark. Il était livide. Il me regardait comme s’il voyait un fantôme, ou pire, un juge d’instruction venu lui lire sa condamnation.