« Maman… qu’est-ce que ça veut dire ? » cria le jeune héritier, les larmes aux yeux face à l’angoisse incompréhensible qui venait de briser la quiétude de leur existence dorée. « Pourquoi a-t-il la même cicatrice que moi ? Pourquoi papa lui a donné la clé de notre maison ? Qui est son père ? »
Céline ne répondit pas. Ses yeux hagards allaient du visage de son fils unique à celui de ce vagabond sorti du néant. Les deux visages étaient indiscernables, hormis l’usure de la faim et le hâle de la misère gravés sur les joues de Samuel.
« Montez dans vos chambres… tout de suite… » ordonna-t-elle, la voix brisée, luttant pour reprendre un masque de sang-froid qui s’effritait à vue d’œil.
« Non ! » riposta Samuel, un éclat d’amertume féroce au fond des yeux. « Je ne bougerai pas d’ici. Mon père m’a dit que cette maison était construite sur un vol. Il m’a dit que ma vraie mère vivait ici, mais qu’elle m’avait jeté aux ordures il y a dix ans pour sauver son nom et son argent ! »
Un silence sépulcral tomba sur le vestibule. Même les murmures lointains des domestiques dans l’aile ouest semblèrent s’éteindre instantanément.
Céline porta les deux mains à sa bouche, étouffant un cri d’agonie.
« Tais-toi… je t’en supplie, petit, tais-toi… » supplia-t-elle, les yeux baignés de larmes amères. « Tu ne sais rien… Tu ne sais rien de ce que nous avons dû faire pour que vous puissiez tous les deux survivre. »
Elle se tourna vers la lourde porte en chêne massif du grand bureau d’Alexandre, une pièce restée scellée depuis la disparition en mer de son époux.
« Venez tous les deux », murmura-t-elle d’une voix qui n’avait plus rien de la grande bourgeoise hautaine qu’elle incarnait devant le tout-Paris. « Venez voir ce que votre père a laissé derrière lui. Le temps du silence est terminé. »
Le bureau d’Alexandre de Varenne était une vaste pièce lambrissée de chêne sombre, où flottait encore une odeur fanée de cuir de Russie, de cire d’abeille et de tabac blond. Les rideaux de velours pourpre, tirés à demi, ne laissaient filtrer qu’une lumière grise et poussiéreuse.
Hugo et Samuel entrèrent l’un à côté de l’autre. Malgré eux, leurs épaules se frôlèrent ; un frisson commun les traversa. Ils marchaient avec la même cadence, la même inclinaison de la tête.
Céline s’avança vers le grand panneau mural situé derrière le bureau magistral. Elle déplaça un tableau d’ancêtres représentant la bâtisse sous le Second Empire pour révéler un coffre-fort biométrique encastré dans la maçonnerie. Elle y posa sa paume tremblante. Le voyant vira au vert, et la porte d’acier s’ouvrit avec un déclic feutré.
De l’intérieur, elle ne sortit ni liasses de billets, ni lingots, ni titres de propriété, mais un épais dossier en cuir noir, fermé par un sceau de cire brisé, et une boîte en métal gravée d’une croix rouge.
Elle s’assit lourdement dans le grand fauteuil capitonné, posa les objets sur le buvard de cuir et fixa longuement les deux enfants debout devant elle.
« Il y a dix ans », commença Céline, les mains nouées sur ses genoux, « le nom de Varenne n’était qu’une coquille vide au bord de la faillite la plus sordide. Le père d’Alexandre avait contracté des dettes colossales auprès de créanciers dangereux, des hommes sans scrupules liés au grand banditisme foncier. Alexandre s’était battu pour redresser la barre, mais nous étions ruinés. C’est à cette époque que je suis tombée enceinte. »
Elle posa son regard sur Hugo, puis sur Samuel. Une infinie détresse adoucissait ses traits.
« La grossesse était gémellaire. Des vrais jumeaux. Une bénédiction qui est arrivée au pire moment de notre vie. Le grand-oncle d’Alexandre, le vicomte Édouard de Varenne, l’unique propriétaire de ce domaine et de la fortune historique de la famille, était mourant. Il détestait Alexandre à cause des erreurs de son père. Dans son testament initial, Édouard stipulait une clause impitoyable : toute la fortune reviendrait à une fondation caritative si Alexandre n’engendrait pas un héritier mâle direct avant la fin de l’année 2016. Mais il y avait une contrepartie abominable : Édouard, rendu paranoïaque par l’âge et la folie dynastique, refusait formellement tout partage d’héritage. Le testament excluait expressément les naissances multiples, affirmant que les fratries rivales causaient la ruine des domaines nobiliaires. Si des jumeaux naissaient, la succession devait être invalidée et bloquée pendant trente ans au profit d’administrateurs judiciaires. »
Hugo fronça les sourcils, essayant de comprendre le jargon des adultes.
« Alors… quoi ? » demanda-t-il. « Samuel est mon frère jumeau ? »
« Tu es mon jumeau ? » répéta Samuel, la voix étranglée, fixant Hugo avec une intensité terrifiante.
Céline ferma les yeux un instant pour contenir un sanglot qui montait du fond de ses entrailles.
« Ce n’est que la première partie de la tragédie », reprit-elle doucement. « La vérité est bien plus noire. Vous êtes nés une nuit d’octobre dans une petite clinique privée de Normandie, loin des regards indiscrets. Vous étiez prématurés de sept semaines. Le travail a été un cauchemar. Lorsque vous êtes sortis, vos poumons ne fonctionnaient presque pas. La clinique n’avait qu’une seule unité de réanimation néonatale pédiatrique de pointe en état de marche. »
Elle ouvrit la boîte en métal posée sur la table. À l’intérieur reposaient des carnets de santé jaunis et des dossiers médicaux portant l’en-tête de l’hôpital de Falaise.
« Vous étiez en train d’étouffer tous les deux. Le médecin de garde nous a dit ce qu’aucun parent ne devrait jamais entendre : il fallait choisir. Un seul pouvait être placé dans la couveuse principale pour recevoir le traitement expérimental salvateur. L’autre devait être transféré en ambulance vers le centre hospitalier de Caen, à plus d’une heure de route par une nuit de tempête de neige. Les chances de survie pendant le transport étaient inférieures à dix pour cent. »