Sur les marches extérieures, trempée par l’averse, Giulia s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Elle serrait contre sa poitrine une boîte carrée imposante, enveloppée dans un tissu ciré sombre pour la préserver de l’humidité. Ses doigts, rougis par le froid piquant, s’engourdissaient autour des rubans de soie dissimulés sous la housse. Giulia portait un trench-coat usé par les ans, dont le beige d’origine avait viré à une teinte terne et mouillée sur les épaules, un jean sombre ordinaire et des bottines en cuir dont les semelles portaient la boue fine de la périphérie milanaise. Ses cheveux châtains, ramassés à la hâte dans une pince en plastique, laissaient échapper plusieurs mèches qui lui collaient aux tempes et au cou. Elle n’avait rien d’une invitée de ce monde-là, du moins en apparence.
Elle poussa la lourde porte en chêne massif garnie de fer forgé et franchit le seuil du vestibule. La chaleur soudaine du lieu la saisit, chargée des effluves de lys blancs, de parfum d’ambre précieux et de cire d’abeille. À peine ses pas eurent-ils foulé le marbre poli qu’une silhouette élancée apparut au centre du hall, les bras croisés, le regard immédiatement braqué sur les semelles humides qui laissaient de légères auréoles grises sur le sol immaculé.
Martina avançait avec l’assurance glaciale de ceux qui croient détenir l’autorité absolue sur un seuil. Vêtue d’un tailleur pantalon noir cintré d’un grand couturier, ses escarpins claquaient sur la pierre comme un métronome implacable. Son maquillage était parfait, son chignon tiré sans un seul cheveu rebelle, et son regard, balayant Giulia de haut en bas, se chargea instantanément d’un mépris non dissimulé.
« Le personnel entre par l’arrière », coupa net Martina, sa voix tranchante résonnant contre les boiseries sans laisser la moindre chance à la politesse. « Vous avez sali le marbre de l’entrée d’honneur. Vous n’avez pas vu le panneau d’accès réservé aux livraisons dans la cour de service ? »
Giulia s’immobilisa. Elle tenait fermement le paquet entre ses bras pour éviter qu’il ne glisse. Elle regarda Martina sans sourciller, le visage calme, les yeux d’une lucidité limpide malgré la fatigue visible qui tirait ses traits.
« La grille de la cour arrière était verrouillée à double tour sous la pluie », expliqua posément Giulia. « La pluie s’infiltrait sous la bâche. Ce gâteau doit impérativement être déposé dans la chambre froide du salon d’honneur avant dix-neuf heures. Je n’ai fait que pousser la seule porte ouverte. »
Martina laissa échapper un rire bref, un souffle sec qui tenait davantage du sarcasme que de l’amusement. Elle fit deux pas en avant, toisant le manteau élimé de la jeune femme, ses mains sans bague et l’absence totale de tout apparat mondain.
« Un gâteau ? Vous appelez cette boîte une livraison prioritaire ? Ma chère, ce soir, nous ne servons pas des pâtisseries de quartier achetées à la hâte dans une banlieue grise. Cette soirée réunit les personnalités les plus en vue de toute l’Italie du Nord. Des gens qui paient pour ne pas avoir à croiser des silhouettes comme la vôtre dans l’entrée principale. »
Giulia ne baissa pas les yeux. Son calme semblait exaspérer Martina bien plus qu’une excuse hésitante ou qu’un emportement ne l’auraient fait.
« La commande a été passée avec des instructions très précises », répondit Giulia avec une douceur presque déroutante. « Rien ne doit être altéré. La ganache et la structure sont extrêmement fragiles. Si vous me laissez passer dix minutes, je dépose la pièce et je repars. »
Martina s’approcha encore, posant un doigt aux ongles impeccablement manucurés sur le bord du tissu ciré. Son sourire s’étira, venimeux.
« Vous me faites rire. Regardez-vous. Vous portez sur vous le prix de deux verres de notre bar. Vous prétendez apporter une pièce maîtresse pour une fête dont vous ne pourriez même pas vous offrir les serviettes en lin. Regardez ce carton informe. Même si vous vendiez tout ce que vous possédez, vous ne pourriez jamais vous offrir un seul étage de la véritable création prévue pour cette réception. Rendez-vous service : faites demi-tour, contournez le bâtiment par le sentier boueux et frappez aux cuisines. Si le chef pâtissier accepte vos restes, tant mieux pour vous. Sinon, vous reprendrez votre colis et vous irez le manger chez vous. »
Les deux agents de sécurité postés près du grand escalier jetèrent un regard gêné vers la scène, mais aucun n’osa intervenir face à la responsable des événements privés du domaine. Dans le couloir adjacent, quelques convives en smoking s’arrêtèrent un court instant, un verre à la main, observant la confrontation comme un divertissement mineur avant de retourner à leurs conversations feutrées.
Giulia ajusta légèrement la boîte contre sa hanche. Ses lèvres ne tremblaient pas. Elle fixa Martina dans le fond des yeux, avec une intensité si directe et dépourvue d’animosité que la femme en tailleur en parut un court instant déstabilisée.
« Connais-tu la festoyée ? » demanda Giulia simplement, en la tutoyant sans la moindre hésitation, avec une voix posée mais chargée d’une gravité tranquille.
Martina marqua un temps d’arrêt, comme frappée par l’audace inouïe de cette livreuse trempée qui osait non seulement lui poser une question intime, mais encore la tutoyer avec un tel aplomb. Un voile de fureur rougit ses pommettes sous son fond de teint pâle.
« Comment osez-vous ? » siffla Martina, baissant le ton pour ne pas attirer l’attention des invités de marque qui commençaient à affluer par petits groupes. « Si je connais la maîtresse des lieux ? Je travaille directement avec sa famille depuis cinq ans. Je gère leurs réceptions les plus secrètes, leurs galas de charité, leurs événements caritatifs à Lugano et à Venise. Madame la comtesse Giulia Castiglione est une femme d’une distinction inaccessible, dont le goût pour la perfection écrase tout ce que votre médiocre existence pourra jamais concevoir. Elle ne poserait pas même un regard distrait sur une personne telle que vous. Alors cessez vos insolences, prenez votre carton et disparaissez avant que j’appelle la sécurité pour vous faire expulser manu militari sur le trottoir. »