« Non ! » hurla Chloe, perdant totalement contenance. Elle tenta d’agripper la manche de Julian, mais celui-ci s’écarta d’un mouvement si fluide et méprisant qu’elle manqua de trébucher sur ses propres talons. « Vous ne pouvez pas faire ça ! J’ai un contrat ! Mon avocat… mon père connaît les membres du conseil d’administration ! Vous détruisez ma carrière pour… pour une robe bon marché ? Pour une insignifiante qui ne sait même pas s’habiller pour un gala ? »

Elle me pointait d’un index accusateur, tremblant de haine pure. La rancœur et l’humiliation avaient fait sauter toutes ses inhibitions.

« Regardez-la ! » cracha-t-elle à la cantonade, cherchant du soutien parmi les invités qui, tous sans exception, détournaient le regard ou fixaient leurs coupes de champagne avec une soudaine fascination. « Regardez cette horreur ! C’est une relique ! Une guenille de friperie ! Vous valez des milliards, Julian, et vous vous êtes marié avec une souillon qui porte des chiffons de seconde main pour nous narguer ! C’est elle qui devrait avoir honte ! C’est elle l’intruse ici ! »

Julian n’eut même pas le temps de répondre.

Je fis un pas en avant, me dégageant doucement de sa veste.

L’air frais de la nuit caressa la soie mouillée contre ma poitrine, mais je ne frissonnai pas. Je relevai la tête. Durant toutes ces années, j’avais appris de ma mère que la véritable noblesse ne se mesurait ni aux étiquettes des tailleurs de Madison Avenue, ni au solde d’un portefeuille d’actions, mais à la façon dont on refuse de laisser la laideur du monde corrompre sa propre âme.

« Cette robe, mademoiselle Bennett, » dis-je d’une voix parfaitement posée, sans colère, mais avec une résonance qui coupa court à ses imprécations hystériques, « appartenait à Catherine Delacroix. »

Un arrêt cardiaque collectif sembla frapper le petit groupe d’investisseurs et de personnalités new-yorkaises réunies autour de nous.

Arthur Vance sursauta visiblement. Une femme d’un certain âge, drapée dans une étole d’hermine et connue pour diriger le conseil d’administration du Metropolitan Museum of Art, porta une main tremblante à sa gorge.

« Catherine… Delacroix ? » murmura cette dernière, les yeux écarquillés. « La pionnière de la fondation pédiatrique Delacroix-Mercer ? Celle qui a financé la création du premier institut de recherche oncologique pour enfants de l’État de New York ? »

« Ma mère, » poursuivis-je en soutenant le regard hagard de Chloe. « Elle a cousu et ajusté cette robe il y a vingt ans, pour le premier gala de charité qu’elle a organisé avec le père de Julian, bien avant que Mercer Capital ne devienne le conglomérat qu’il est aujourd’hui. Elle est décédée il y a trois ans d’une leucémie. Avant de partir, elle m’a donné cette robe en me disant que les vêtements ne sont que des toiles vierges, et que seul le respect que l’on témoigne aux autres leur donne de la valeur. »

Je m’approchai d’un pas de plus. Chloe recula inconsciemment, son dos heurtant le parapet de verre.

« Vous avez parlé de personnes qui ne sont pas égales, Chloe. Vous avez raison sur un point : nous ne sommes pas égales. Mais pas pour les raisons que vous croyez. Votre argent, vos paillettes et vos titres de gloire ne sont que du carton-pâte. Derrière ce clinquant, il n’y a que du vide et une insondable cruauté. Vous pensiez humilier une femme sans défense pour vous élever aux yeux d’un homme puissant. En réalité, vous n’avez fait qu’étaler votre propre indigence morale devant toute la ville. »

Un silence religieux régnait désormais sur le toit. Plus personne ne respirait.

Chloe me fixait, pétrifiée. La prise de conscience commençait enfin à s’insinuer dans son esprit embrumé par l’orgueil : non seulement j’étais l’épouse de l’homme le plus puissant de cette terrasse, mais j’étais aussi l’unique héritière de la famille Delacroix, dont les dotations philanthropiques et les participations historiques contrôlaient près de quarante pour cent du capital de la société qui l’employait.

Elle venait de commettre l’équivalent social et professionnel d’un suicide en direct.

« Je… je ne… » Les larmes, des larmes de pure rage et d’effroi, commencèrent enfin à couler sur les joues fardées de Chloe, traçant des sillons noirs de mascara le long de sa mâchoire. « Olivia… madame Mercer… je vous en supplie. Je ne savais pas. Je vous jure que je ne savais pas ! J’ai travaillé si dur pour arriver ici ! Ne me détruisez pas pour une erreur d’un soir ! »

« Vous vous êtes détruite toute seule, Chloe, » répliqua Julian, d’un ton sans appel. « Et ce n’est pas une question d’erreur. C’est une question de caractère. La sécurité ! » cria-t-il calmement vers l’entrée du toit.

Deux agents de sécurité en costume sombre, l’oreillette vissée à l’oreille, s’avancèrent immédiatement à travers la foule.

« Escortez mademoiselle Bennett hors de l’immeuble. Assurez-vous qu’elle quitte l’enceinte du Grand Meridian sans faire de scandale, et révoquez l’ensemble de ses accès électroniques aux locaux de Mercer Capital à la seconde où ses pieds toucheront le trottoir. »

« À vos ordres, monsieur Mercer. »

Les deux colosses se placèrent de part et d’autre de Chloe. L’un d’eux posa fermement la main sous son coude.

« Suivez-nous, s’il vous plaît, mademoiselle. »

Chloe jeta un regard désespéré autour d’elle. Elle chercha une lueur de sympathie chez ses collègues, chez les investisseurs avec qui elle échangeait des rires complices une heure plus tôt, chez les riches héritières dont elle copiait les manières. Rien. Tous les regards fuyaient le sien, certains avec dégoût, d’autres avec ce froid mépris réservé à ceux dont la chute est consommée.

Ses talons claquèrent lourdement sur le sol lorsqu’elle fut guidée vers les ascenseurs privés. Sa robe argentée, si brillante au début de la soirée, semblait désormais terne, ridicule, comme le déguisement fripé d’une reine de pacotille déchue de son trône imaginaire. Les portes de verre et d’acier de l’ascenseur se refermèrent sur elle avec un tintement discret.