Au même instant, à Saint-Germain, le piège se refermait.
Théo venait de ranger ses brosses dans sa boîte en bois. Un homme de grande taille, vêtu d’un imperméable sombre, s’était approché de son poste de travail. Il n’avait pas l’allure d’un client ordinaire : son col était relevé, ses mains gantées de cuir noir, et ses yeux balayaient nerveusement la rue.
« Tu es bien Théo ? » demanda l’homme sans préambule.
« Ça dépend pour qui », répondit le garçon en se reculant instinctivement.
« Monsieur de Fontenelle m’envoie. Il a eu un grave malaise chez lui, à Neuilly. Ta mère est déjà là-bas avec lui. Il veut te voir immédiatement. Monte dans la voiture. »
Théo hésita une fraction de seconde. Le mensonge était bien ficelé, conçu pour frapper ses deux angoisses majeures : la rechute de sa mère et le sort de son bienfaiteur. Pourtant, un détail discordant sauta aux yeux de l’enfant des rues : Antoine lui avait donné une consigne formelle, répétée à maintes reprises. « Si un jour je dois t’envoyer quelqu’un, Théo, il te donnera ce mot de passe : “L’honneur avant le pain”. N’accepte jamais de monter avec qui que ce soit d’autre. »
« Quel est le mot de passe ? » demanda Théo, le corps tendu comme un ressort.
L’homme eut une seconde d’hésitation, fronça les sourcils, et tenta de l’attraper par le bras. « Ne fais pas l’idiot, gamin, on n’a pas le temps pour tes bêtises ! »
Mais Théo était plus vif qu’un rat des quais. Esquivant la poigne gantée, il balança de toutes ses forces sa boîte de cirage en chêne lourd contre les tibias de l’inconnu. L’homme poussa un juron étouffé sous la douleur vive. Théo fit volte-face et s’élança à corps perdu dans la ruelle adjacente, se faufilant entre les terrasses bondées.
Derrière lui, la portière de la berline claqua. Un second complice jaillit sur le trottoir pour lui couper la retraite.
« Arrêtez-le ! » cria l’un des hommes en se ruant à sa poursuite.
Théo connaissait chaque recoin du quartier latin : les passages couverts, les cours intérieures aux digicodes faciles à enjamber, les escaliers de service dérobés. Il bondit par-dessus une chaîne séparant deux cours d’immeubles, manqua de glisser sur les pavés gras, et se jeta sous le porche entrouvert d’une imprimerie désaffectée.
Le cœur battant à tout rompre, les poumons en feu, il se tassa contre des palettes de bois empilées dans la pénombre. Dehors, les bruits de pas lourds résonnaient sur la pierre.
« Il est entré par là ! » lança une voix rauque. « Charlotte a été claire : on a besoin du gamin pour faire plier de Fontenelle avant que le procureur ne signe le mandat ! Fouillez le pâté de maisons ! »
Accroupi dans la poussière, la respiration sifflante, Théo comprit tout. Ce n’était pas un simple vol, ni une coïncidence malheureuse. La femme d’Antoine, celle dont son protecteur parlait avec une tristesse résignée, voulait l’utiliser comme monnaie d’échange pour sauver sa peau et récupérer les documents compromettants. Théo glissa la main dans sa poche intérieure : son vieux téléphone à clapet, acheté d’occasion avec ses pourboires, ne captait qu’une seule barre de réseau dans ce recoin obscur. Ses doigts tremblaient sur le clavier plastique. Il composa le numéro direct d’Antoine.
À Neuilly, le bureau d’Antoine était plongé dans un silence funeste. Charlotte n’avait pas bougé, son sourire bravache narguant l’impuissance de son mari. Le téléphone personnel d’Antoine, celui dont seule une poignée de proches connaissait le numéro, vibra violemment sur le bureau.
Antoine décrocha d’un geste sec, enclenchant le haut-parleur.
« Antoine ?! » cria la voix saccadée de Théo, hachée par l’essoufflement et l’écho caverneux du hangar. « Ils sont deux ! Des hommes avec une berline noire… Ils m’ont coincé près de l’ancienne imprimerie de la rue des Grands-Augustins ! Ils disent que Charlotte veut me livrer en échange… »
Une voix masculine coupa brusquement la communication dans un vacarme de bois brisé : « Te voilà, petite peste ! Lâche ce téléphone ! »
Puis, la ligne tomba sur une tonalité d’occupation continue.
Antoine sentit une fureur volcanique pulvériser la retenue bourgeoise qu’il s’était imposée toute sa vie. Il bondit par-dessus son bureau, renversant sa chaise, et s’arrêta à quelques centimètres du visage de Charlotte. Pour la première fois depuis qu’il la connaissait, ses yeux injectés de sang reflétaient une rage si pure qu’elle recula d’un pas, heurtant l’étagère de marbre.
« Tu as touché à un enfant innocent », siffla Antoine d’une voix rauque, vibrante d’une autorité terrifiante. « Si un seul cheveu de ce garçon est arraché, Charlotte, je te jure devant Dieu que tu ne verras plus jamais la lumière du jour hors d’une cellule de haute sécurité. Je mettrai toute ma fortune, chaque centime, pour détruire tous ceux qui t’ont aidée. »
La panique gagna enfin les yeux de Charlotte. Elle réalisa trop tard que ses hommes de main, recrutés dans la précipitation et la débâcle de ses complots financiers, avaient agi avec une brutalité stupide qu’elle n’avait pas anticipée. Elle tenta de balbutier :
« Je… je voulais juste un moyen de pression… pour que tu retires ta plainte… »
Antoine ne l’écoutait déjà plus. Il saisit son manteau et franchit la porte en trombe en criant à son chef de sécurité : « Maxime ! Appelle la brigade criminelle et le commissariat du 6e arrondissement ! On part pour les Grands-Augustins. Immédiatement ! »
Dans l’imprimerie désaffectée, Théo se débattait avec l’énergie du désespoir. Le premier homme l’avait saisi par le col de son blouson, mais Théo avait réussi à s’extirper du vêtement trop grand, le laissant avec un morceau de tissu déchiré entre les mains. Le second agresseur barra la porte principale.
« Ne le laisse pas filer, abruti ! » hurla le colosse à l’imper. « S’il sort dans la rue, on est cuits ! »