« Rien de vivant », précisa aussitôt Noah en lui jetant un regard d’avertissement. « Uniquement le bois mort au sol, bien sec. Si l’écorce colle encore au tronc ou si le bois ploie sans casser nettement, vous le laissez. Il nous faut des perches de trois pouces de diamètre pour l’armature, et du tremble pour le feu : le résineux fait trop d’étincelles et trouerait les bâches. »
« Et moi ? » demanda Alyssa d’un ton où perçait une panique mal déguisée. « Qu’est-ce que je suis censée faire ? »
« Tu rassembles des pierres plates », intervint Khloé en désignant un pierrier une trentaine de mètres plus haut. « Des pierres de la taille d’une miche de pain, mais absolument sèches. Si tu ramasses des cailloux humides dans le lit du ruisseau, ils éclateront comme des grenades sous la chaleur du foyer. »
Alyssa ouvrit la bouche pour répliquer, outrée d’être commandée par une fillette de dix ans, mais un grondement sourd monta de la forêt lointaine — le passage d’une rafale plus violente qui courba la cime des grands épicéas comme un champ de blé. Un frisson violent parcourut ses épaules. Elle baissa la tête, releva le bas de son pantalon coûteux et se dirigea vers le pierrier, les semelles glissant sur les aiguilles rousses.
Pendant les deux heures qui suivirent, le silence de la montagne fut rythmé par les bruits sourds du travail manuel.
J’observais la scène sans intervenir, appuyé contre un tronc mort, respectant la règle d’Arthur : la montagne enseigne mieux que les hommes, pourvu qu’on la laisse parler. Noah ne manifestait aucun triomphalisme, aucune rancœur. Il corrigeait les gestes de son oncle d’un geste calme : « Ne frappe pas droit, Greg, coupe en biseau à quarante-cinq degrés, sinon tu bousilles le fil de la lame et tu t’épuises pour rien. » À Brandon, qui pleurnichait parce qu’une écharde avait traversé son gant en acrylique, Noah montra comment extraire la pointe avec la lame stérilisée d’un canif de poche, avant de lui confier une tâche plus accessible : trier le petit bois sec, des brindilles fines comme des allumettes jusqu’aux branches d’un doigt d’épaisseur.
La nuit s’abattit d’un coup, glaciale et totale, comme une trappe qui se referme.
Sous la direction des enfants, un premier abri avait pris forme entre deux blocs de granit monumentaux. Les perches de pin sec formaient une cage solide, inclinée vers le vent pour dévier les bourrasques. Par-dessus, la bâche verte avait été tendue à l’aide de nœuds de cabestan parfaitement exécutés par Khloé, puis lestée au pied par une rangée de grosses pierres plates qu’Alyssa avait transportées une à une, ses faux ongles brisés et ses paumes rougies par la terre froide.
Au centre de l’espace dégagé, le foyer était prêt. Mais le plus difficile commençait.
Le vent s’était engouffré dans le couloir rocheux, tourbillonnant avec rage. La température affichait désormais moins deux sur le cadran solaire rétroéclairé de la montre de Noah.
« J’ai un briquet », lâcha Greg d’une voix tremblante en fouillant dans ses poches avec des doigts gourds. Il en sortit un petit rectangle de plastique jetable, usé jusqu’à la corde. Il s’agenouilla près du foyer, fit tourner la molette. Une misérable étincelle jaillit. Le vent souffla la minuscule flamme jaune avant même qu’elle ne touche l’amadou.
Il réessaya. Une fois, deux fois, dix fois. Le plastique se figea sous le froid, la pierre d’allumage grinça dans le vide, puis la buse de gaz se coinça.
« Merde ! » cria l’homme en jetant le briquet par terre. « Le gaz ne sort plus, c’est gelé ! On va mourir de froid ici ! C’est inhumain, c’est criminel ! »
Brandon se mit à sangloter dans les bras de sa mère. Alyssa, les cheveux ébouriffés, le visage barbouillé de suie et de poussière de granit, tremblait de tous ses membres. La superbe qui l’animait trois jours plus tôt chez mes parents avait fondu comme neige au soleil. Elle regardait le ciel d’encre sans lune avec une terreur animale, celle des citadins qui découvrent soudain que le monde naturel n’a cure de leur statut social, de leurs relevés de compte ou de leurs déclarations péremptoires.
« S’il te plaît », murmura-t-elle en tournant des yeux suppliants vers moi. « Donne-nous des couvertures chauffantes… Tu dois bien avoir un réchaud à gaz dans ta voiture… »
Je ne bougeai pas. Mais Noah s’agenouilla à son tour devant la structure du foyer.
« Reculez-vous un peu pour couper le vent », dit-il posément.
Il ôta ses gants de cuir. De sa poche de poitrine, il tira un petit bloc de magnésium et une tige de ferrocérium attachée à un grattoir en acier trempé par une cordelette de parachute. Puis, de son sac, il sortit une petite boîte métallique étanche contenant des rondelles de coton imprégnées de cire d’abeille et d’écorce de bouleau râpée très fine qu’il avait préparées l’hiver précédent dans notre atelier.
Khloé s’accroupit immédiatement à sa gauche, étendant les pans de sa propre veste pour former un rempart vivant contre les bourrasques.
Noah gratta lentement un fin monticule d’écorce et de magnésium sur le coton. Ses gestes étaient d’une précision chirurgicale, sans la moindre précipitation. Il savait ce que son arrière-grand-oncle répétait sans cesse : l’empressement est le premier piège du froid.
D’un coup sec du poignet, tenant le grattoir immobile et tirant la tige vers l’arrière pour ne pas écraser son amorce, il fit jaillir une gerbe d’étincelles blanches à plus de deux mille degrés.
Le coton prit instantanément. Une flamme minuscule, presque transparente, dansa sur le lit d’amadou.
Khloé ne perdit pas une fraction de seconde. Soufflant avec la régularité d’un soufflet de forge, elle amena de ses doigts fins les plus petites brindilles de tremble, sèches comme du verre. Le crépitement familier de la sève éclata dans l’obscurité. La fumée bleue s’éleva, chassée par le déflecteur de pierres, et une lueur dorée, bienfaisante et chaude, se projeta sur les visages cireux de la famille assemblée en cercle.