« Je me souviens de ce jour au lac », poursuivit-elle dans un souffle. « J’avais douze ans. Tu en avais cinq. Tu t’appelais Clara à l’époque. Tu riais tout le temps. Tu t’accrochais à ma robe. Ta mère s’appelait Hélène. Elle n’était pas une criminelle… c’était la gouvernante du domaine, mais mon père la regardait avec une tendresse qu’il n’a jamais eue pour ma propre mère. Et puis un soir d’août, il y a eu cette dispute effroyable dans le bureau. Des bruits de verre cassé. Un coup de feu. Le lendemain matin, vous aviez disparu toutes les deux. On m’a dit qu’Hélène avait volé une voiture, qu’elle avait perdu le contrôle sur la route de la corniche et que vous aviez plongé dans les eaux noires. »

« Mon père s’appelait Arthur Whitmore, n’est-ce pas ? » demanda Claire, la voix vibrante d’une douleur trop longtemps refoulée.

« Oui », répondit Vanessa dans un murmure d’accablement. « Tu n’es pas la fille d’une simple employée de passage. Tu es l’héritière légitime de la moitié de l’empire Whitmore. La clause de succession de grand-père était claire : l’héritage devait être partagé à parts égales entre tous les enfants du sang d’Arthur, reconnus ou non. Si tu réapparaissais, la part d’Ethan en tant qu’exécuteur testamentaire et légataire subsidiaire s’effondrait. Il perdait des dizaines de millions de dollars de commissions et le contrôle total du groupe financier. »

Claire appuya plus fort sur l’accélérateur. Les phares de la voiture découpaient les ténèbres, révélant la silhouette décharnée et menaçante de l’ancien sanatorium Saint-Jude qui se dressait au sommet de la colline.

Fermé officiellement au début des années 2000 pour insalubrité et scandales de maltraitance, l’établissement était une carcasse de briques rouges envahie par le lierre, entourée de hautes grilles rouillées. Pourtant, à travers la pluie, Claire aperçut une faible lueur vaciller au quatrième étage de l’aile ouest.

Et au pied du perron délabré, le moteur d’une berline grise tournait encore, ses feux de détresse clignotant dans la nuit comme un avertissement macabre.

Il était 23 h 42.

III. L’antichambre de l’oubli
La grille principale était entrouverte, la chaîne brisée net par un coupe-boulon récent. Claire stoppa la voiture sur l’allée d’herbes folles et coupa le contact. Un silence oppressant tomba sur elles, seulement troublé par le crépitement des gouttes d’eau sur le métal chaud.

« Prends ça », dit Vanessa en ouvrant la boîte à gants. Elle en sortit une lourde lampe torche en aluminium et un petit canif de poche. Elle tendit la lampe à Claire et garda le couteau, les yeux brillant d’une résolution nouvelle. L’héritière gâtée semblait s’être consumée dans l’incendie du gala ; il ne restait qu’une sœur prête à affronter la part la plus sombre de son passé.

Elles pénétrèrent dans le bâtiment par une porte de service forcée. À l’intérieur, l’air était lourd, saturé d’humidité, de moisissure et d’une odeur chimique piquante d’antiseptique bon marché et d’éther. Le faisceau blanc de la lampe découpait des lambeaux de papier peint écaillé et des rangées de portes condamnées par des planches de bois.

« Le quatrième étage », chuchota Claire, sentant les battements de son cœur résonner dans ses tempes comme un tocsin.

L’ascenseur était hors d’usage depuis des décennies. Elles empruntèrent l’escalier de secours, dont les marches de béton portaient des traces de pas récentes et boueuses. À chaque palier, l’angoisse montait d’un cran. Claire serrait la clé 417 dans sa paume au point que le métal entamait sa chair.

Au quatrième étage, le couloir s’étirait dans une obscurité presque totale, bordé de chambres d’isolement aux lourdes portes métalliques munies d’œilletons grillagés. Mais contrairement aux étages inférieurs livrés à l’abandon, une ligne électrique de fortune courait le long du plafond, alimentant quelques ampoules nues protégées par des cages de fer.

Au bout du couloir, une porte se distinguait des autres. Une porte blindée récente, peinte en gris mat, sur laquelle brillait une plaque de cuivre : 417.

La porte était entrouverte. Une voix d’homme, sèche et impatiente, s’en échappait :

« Prépare la civière, dépêche-toi ! Vale a appelé depuis le gala, tout est en train de s’effondrer là-bas. Les flics ne vont pas tarder si cette folle de gamine a parlé. On la charge dans le van médical et on l’emmène au hangar de la zone portuaire. Là-bas, une simple surdose de sédatif réglera le problème définitivement. On déclarera un arrêt cardiaque lié à sa dégénérescence. »

Claire sentit son sang se glacer d’une horreur absolue. Elle échangea un regard avec Vanessa, dont le visage était tordu par la rage.

Sans attendre, guidée par une pulsion viscérale qui dépassait toute prudence, Claire poussa brutalement la porte.

La scène qui s’offrit à leurs yeux était un cauchemar clinique. La chambre 417 avait été transformée en une cellule médicale clandestine ultra-moderne, dissimulée au cœur des ruines. Des moniteurs cardiaques émettaient des bips réguliers et sinistres. Au centre de la pièce, sur un lit d’hôpital aux draps immaculés, reposait une femme d’une maigreur spectaculaire. Ses cheveux, autrefois d’un brun éclatant comme ceux de Claire, étaient désormais striés de mèches d’un blanc pur. Son visage était émacié, ses paupières closes sous l’effet de lourds calmants administrés par perfusion.

À côté du lit se tenaient deux hommes en blouses d’ambulanciers banalisées. L’un d’eux tenait une seringue hypodermique remplie d’un liquide limpide.

« Ne la touchez pas ! » hurla Claire, brandissant la lourde lampe torche comme une massue.

L’homme à la seringue sursauta, surpris, mais son complice réagit avec une brutalité professionnelle. Il se jeta sur Claire, tentant de lui arracher la torche. Claire esquiva de justesse, frappa de toutes ses forces contre l’épaule de l’homme, mais la violence du choc la fit trébucher contre un chariot de médicaments qui s’écrasa au sol dans un fracas métallique assourdissant.

L’autre ambulancier avança la seringue vers le bras de la femme endormie pour terminer sa sinistre besogne, mais Vanessa surgit derrière lui. Sans hésiter, elle lui planta la petite lame de son canif dans l’avant-bras. L’homme poussa un hurlement de douleur, lâchant la seringue qui se brisa sur le carrelage.