« L’homme qui a ruiné notre famille », cracha Frank, la voix étranglée par une rancœur vieille de plusieurs décennies. « L’homme qui m’a dépouillé de mon entreprise, qui a poussé ta mère au suicide par ses manipulations financières sordides il y a quinze ans ! Et voilà que cette fille… cette manipulatrice professionnelle… débarque dans ta vie par hasard ? Tu crois aux contes de fées, Steven ? Rien n’arrive par hasard avec les Vance. Rien ! »
Steven sentit le sol se dérober sous ses pieds. L’histoire de son oncle Victor était le grand tabou de leur lignée. Après la faillite frauduleuse qui avait détruit l’atelier de mécanique de Frank et conduit sa femme à sombrer dans une dépression fatale, Victor avait coupé tout contact, régnant sur un petit empire immobilier bâti sur les ruines des autres. Steven ne l’avait pas revu depuis l’enterrement de sa mère.
Il se tourna lentement vers Rachel. Elle pleurait à présent sans retenue, les épaules secouées de sanglots silencieux, son visage enfoui dans ses paumes tremblantes.
« Rachel… » murmura Steven, le cœur battant à tout rompre dans ses tempes. « Dis-moi que ce n’est pas vrai. Dis-moi que cet homme a tort. Dis-moi que tu ne connaissais pas Victor Vance avant de me rencontrer. »
Le silence de la jeune femme fut plus destructeur que n’importe quel aveu hurlé. Quand elle releva enfin la tête, ses yeux rougis et cernés trahissaient une culpabilité accablante, mais aussi une détresse sans fond.
« Je ne savais pas au début, Steven… Je te le jure sur ma vie, je ne savais pas qui tu étais », murmura-t-elle d’une voix brisée.
« Tu ne savais pas ?! » explosa Frank en se levant brusquement, pointant à nouveau son doigt accusateur. « Tu étais son employée ! Sa protégée ! Son ombre ! Victor t’a payée pendant trois ans pour gérer ses sociétés écrans, et quand il a su que Steven cherchait des investisseurs pour son cabinet d’architecture, c’est lui qui t’a envoyée ! Il t’a mise sur sa route pour continuer à nous détruire de l’intérieur ! »
« Non ! Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé ! » cria Rachel en se levant à son tour, une main toujours crispée protectrice sur son ventre rebondi. Sa voix tremblait d’une intensité désespérée. « Laissez-moi parler, Frank ! Vous ne savez qu’une infime partie de l’enfer que cet homme a créé ! »
Steven leva les deux mains, incapable d’endurer un hurlement de plus. « Asseyez-vous. Tous les deux. Rachel, assieds-toi. Et parle. Si tu omets un seul détail, je fais mes valises à la seconde où tu t’arrêtes. »
Rachel reprit sa place avec lenteur, respirant profondément pour maîtriser le tremblement convulsif de sa mâchoire. Elle regarda les débris de la fête éparpillés sur le sol : un petit chausson en laine bleue piétiné près du meuble télé, un ruban rose coincé sous le pied de la table. Tout le décor de leur bonheur parfait semblait désormais appartenir à une vie antérieure.
« C’est vrai que j’ai travaillé pour Victor Vance », commença Rachel, les yeux fixés sur ses doigts entrelacés. « Il y a cinq ans, ma mère est tombée gravement malade. Elle avait un cancer agressif, et les traitements expérimentaux n’étaient pas pris en charge. J’avais vingt-quatre ans, j’étais criblée de dettes étudiantes et je travaillais comme assistante juridique dans un cabinet d’affaires. C’est là que j’ai rencontré Victor. »
Elle fit une pause, avalant sa salive avec difficulté. Frank grogna avec mépris, mais Steven lui intima l’ordre de se taire d’un regard impérieux.
« Victor m’a proposé un travail d’assistante personnelle avec un salaire trois fois supérieur à ce que je gagnais, continua-t-elle. Il a payé les premières factures de la clinique de ma mère. J’ai cru qu’il était mon sauveur. Mais très vite, j’ai compris quel genre d’homme il était réellement. Il n’aidait personne gratuitement. Chaque euro versé était une chaîne invisible qu’il resserrait autour de mon cou. »
« Une chaîne dorée, à ce que je vois », railla Frank amèrement.
« Non, Frank ! Une cage ! » répliqua-t-elle avec une flamme soudaine dans le regard. « Il m’a fait signer des procurations, des statuts d’entreprises dont je ne comprenais pas la moitié des montages financiers. Quand j’ai voulu démissionner après la mort de ma mère, il m’a montré les dossiers. Si je partais, il me dénonçait pour fraude fiscale à sa place. Il possédait mon appartement, il contrôlait mes comptes, il me surveillait jour et nuit. »
Steven s’assit lourdement sur le bord d’un fauteuil, sentant une nausée grandissante lui tordre l’estomac. « Et moi, Rachel ? Comment suis-je entré dans ce cauchemar ? »
Rachel tourna son visage baigné de larmes vers son mari. Son regard n’était plus fuyant ; il était chargé d’une sincérité douloureuse, presque suppliante.
« Il y a deux ans, Victor a appris que tu avais ouvert ton agence d’architecture. Il a une obsession maladive pour vous, Frank. Même après tout ce temps, il ne pouvait pas supporter l’idée que le fils de son ancien rival réussisse sans lui. Il m’a ordonné de postuler comme gestionnaire administrative dans ton cabinet. Il voulait que je sois ses yeux et ses oreilles, que je trouve des failles dans tes contrats pour pouvoir faire pression sur toi le moment venu. »
Steven sentit un frisson glacial lui parcourir la nuque. « Tu es venue vers moi sur ses ordres ? Notre premier café en bas de l’immeuble… notre premier dîner… tout ça était planifié ? »
« Au début, oui », avoua Rachel dans un souffle brisé qui lui déchira la gorge. « J’étais terrifiée par Victor. Mais Steven… dès la première semaine où j’ai travaillé à tes côtés, j’ai vu qui tu étais. Tu n’avais rien à voir avec les monstres de son monde. Tu étais doux, intègre, passionné par ce que tu faisais. Je suis tombée amoureuse de toi si vite que ça m’a terrifiée. En un mois, j’ai su que je ne pourrais jamais lui donner la moindre information pour te nuire. »