« Maman… j’ai froid… », murmura Poppy dans un souffle mouillé.

« Tiens bon, mon ange. Regarde les étoiles derrière les nuages, imagine que nous jouons à cache-cache. Sois silencieuse comme une petite souris. »

Soudain, une lueur crue frappa directement le sentier devant elles. Un 4×4 noir surgit au croisement de la piste forestière, les phares aveuglants braqués sur elles. Le moteur rugit, et le véhicule coupa la route, bloquant l’accès vers le moulin.

La portière conducteur s’ouvrit avec fracas. Une silhouette massive en descendit, abritée sous un parapluie noir. Grant.

Il n’avait même pas pris la peine de boutonner son manteau de laine d’Écosse. Son visage, d’ordinaire si parfaitement maîtrisé, était tordu par un mélange de fureur contenue et de mépris absolu.

« Tu pensais vraiment pouvoir m’échapper, Mallory ? » lança-t-il, sa voix dominant le fracas de l’averse. « Sur mes propres terres ? Tu as perdu la raison. »

Mallory recula de deux pas, abritant Poppy de tout son corps. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la glaise, mais son regard ne vacilla pas.

« Reste où tu es, Grant. N’approche pas d’elle. »

Grant eut un rire bref, sans joie, qui résonna lugubrement sous les arbres détrempés. Deux hommes de main de la sécurité du domaine descendirent à leur tour du véhicule, restant en retrait mais barrant toute retraite.

« Donne-moi la petite, Mallory. Tout de suite. Ne rends pas la situation plus pathétique qu’elle ne l’est déjà. Vance est au téléphone avec le magistrat de permanence. Si tu me remets Poppy maintenant, j’accepterai de ne pas porter plainte pour enlèvement d’enfant sous tutelle conjointe. Je te laisserai prendre le train avec un chèque décent. Mais si tu fais un pas de plus vers ces bois, tu seras arrêtée avant l’aube et tu ne reverras jamais ta fille que derrière un parloir de prison. »

Il fit un pas en avant, la main tendue, son regard braqué non pas sur Mallory, mais sur l’enfant terrifiée.

C’est à cet instant précis que la fragilité de Mallory se brisa pour laisser place à une autorité glaciale qu’il ne lui connaissait pas. Elle redressa les épaules, essuya d’un revers de manche la boue qui maculait sa joue et plongea ses yeux dans ceux de son mari.

« Tu n’appelleras personne, Grant. Et tu ne feras pas un pas de plus vers ma fille. »

Le ton était si calme, si dépourvu de la panique habituelle, que Grant marqua un temps d’arrêt, surpris.

« Tu tentes de bluffer ? » railla-t-il, bien qu’une ombre d’hésitation se lût dans ses yeux plissés. « Avec quoi ? Tu n’as rien. Ni argent, ni famille, ni appuis. Tu n’es qu’une orpheline sans le sou que j’ai tirée du caniveau. »

« J’ai la mallette métallique du vieux pavillon, Grant. »

Le mot tomba comme un couperet d’acier. Le visage de Grant se figea instantanément. La pâleur qui gagna ses traits fut si soudaine que même les agents de sécurité derrière lui échangèrent un regard inquiet.

« De… quoi parles-tu ? » balbutia-t-il, sa voix perdant son assurance royale.

« Je parle du codicille original d’Arthur Calder. Celui que tu as tenté de faire disparaître avec la complicité de ton notaire véreux. Je parle des preuves matérielles de tes détournements sur le compte fiduciaire des îles Caïmans pour renflouer tes investissements désastreux dans les mines de cobalt. Et surtout, je parle de la clause d’exclusion : si tu tentes de m’enlever Poppy, tu perds automatiquement et irrévocablement la totalité de Blackwood et chaque centime du trust familial au profit d’un fonds caritatif public. Tu n’auras plus rien, Grant. Pas un manoir, pas un titre, pas un sou vaillant. Tu seras ruiné et traduit devant la cour criminelle pour fraude et abus de biens sociaux. »

Un silence sépulcral s’abattit sur la clairière, seulement troublé par le crépitement furieux de l’eau sur les feuilles mortes.

Grant serra les poings si fort que ses phalanges blanchirent sous la pluie. « Ruth… cette maudite vieille harpie… » cracha-t-il entre ses dents.

« Ruth a simplement choisi de ne pas être complice de ta déchéance morale », répliqua Mallory. « Maintenant, ordonne à tes hommes de reculer et laisse-nous passer. »

Grant fit un pas de plus, son regard devenu fou, la cupidité et la panique luttant sur son visage décomposé. « Donne-moi ce sac, Mallory ! Donne-le-moi ou je te jure que… »

Il se jeta en avant pour lui arracher la bandoulière, mais au même instant, deux puissants phares halogènes surgirent de la route transversale en faisant crisser leurs pneus sur les graviers. Une camionnette tout-terrain blanche freina brusquement à leur hauteur. La portière s’ouvrit et Thomas, le neveu de Ruth, un colosse taillé pour les travaux de force, en descendit, une lourde clé démonte-roue à la main, le visage fermé et menaçant.

« Reculez, monsieur Calder », dit Thomas d’une voix sourde et sans réplique. « Un seul geste vers madame et sa fille, et nous réglerons cela ici même. »

Les deux agents de sécurité de Grant, reconnaissant la camionnette et sentant que la situation venait de basculer dans une illégalité trop risquée pour leur simple salaire, firent un pas en arrière et croisèrent les bras, refusant d’intervenir.

« Vous travaillez pour moi ! » hurla Grant à ses vigiles, la voix cassée par la rage. « Arrêtez-les ! Arrêtez-les immédiatement ! »

« Pas pour ça, patron », répondit le plus âgé des gardes en détournant le regard. « Ce sont des affaires de famille. Nous ne touchons ni aux femmes ni aux enfants. »

Mallory ne lui accorda même pas un dernier regard. Serrant Poppy d’un bras d’acier, elle grimpa rapidement sur le siège passager de la camionnette. Thomas referma la portière d’un coup sec, contourna le véhicule à grands pas et monta au volant. Le moteur diesel rugit puissamment, les roues motrices projetèrent une gerbe de boue sur le capot ciré de la berline de Grant, et la camionnette s’élança à pleine vitesse sur la piste forestière, laissant derrière elle l’héritier des Calder seul, trempé et brisé sous le déluge.