Clara s’avança calmement jusqu’à elle. Elle ne montrait aucun signe de haine explosive, seulement une froideur souveraine forgée par six années de privations, de peur et de silences dans les quartiers populaires de la ville.
Elle baissa les yeux vers la femme à terre et dit d’une voix posée qui résonna dans chaque recoin de la galerie :
« Il y a dix minutes, vous avez dit que ma fille sentait mauvais. Vous l’avez humiliée parce que vous pensiez qu’elle était sans défense et que personne ne viendrait essuyer ses larmes. Vous vouliez la noyer sous votre mépris. »
Clara marqua un silence, posant sa main protectrice sur l’épaule de la petite Louise qui la rejoignait à ses côtés, le corps encore frissonnant sous le manteau de laine.
« Les seuls qui empestent ici, Éléonore, ce sont les parasites qui ont cru pouvoir bâtir un royaume sur le sang de leur propre famille. Vous avez exactement dix minutes pour ramasser vos affaires personnelles avant que la sécurité de cette maison ne vous reconduise à la grille. Et si vous reposez ne serait-ce qu’un regard sur Louise, ce ne sera pas un verre d’eau que vous recevrez en retour, mais la justice implacable que Julien a minutieusement préparée pour vous. »
Les inspecteurs s’avancèrent vers Éléonore, l’invitant fermement à se lever et lui signifiant à son tour son placement immédiat en garde à vue. Tandis que la baronne déchue était escortée vers la sortie sous les regards horrifiés et réprobateurs de ses pairs, personne ne fit le moindre geste pour lui venir en aide. Les courtisans de la haute société tournaient déjà le dos à la coupable, pressés de faire oublier leur complicité passive.
Maître Vaneau s’approcha de Clara et s’inclina avec déférence.
« Madame, les appartements privés du domaine ont été sécurisés par nos soins hier soir. Une équipe médicale attend à l’étage pour examiner la petite fille et s’assurer que ce bain forcé ne lui causera aucun tort. Tous les avoirs bancaires ont été gelés au nom de Louise, et mes collaborateurs ont pris possession du registre de la propriété. Vous êtes chez vous. »
Clara regarda la salle dévastée, les lustres qui continuaient de briller avec indifférence, puis baissa les yeux vers son enfant.
Louise la regardait avec de grands yeux émerveillés, serrant toujours contre elle la boîte en ébène de son père. Les larmes avaient séché sur ses joues rougies.
« Maman, demanda doucement l’enfant, est-ce que papa est encore là-haut dans les étoiles pour nous regarder ? »
Clara sourit pour la première fois depuis des années, un sourire lumineux qui effaça toute trace de fatigue et d’amertume sur son beau visage. Elle souleva sa fille dans ses bras, sans se soucier de mouiller ses propres vêtements, et embrassa son front avec tendresse.
« Oui, ma chérie. Il est là. Et à partir de ce soir, plus personne ne pourra jamais éteindre ta lumière. »
Tournant le dos aux invités médusés qui commençaient déjà à quitter le manoir dans la honte et la confusion la plus totale, la mère et la fille gravirent le grand escalier en marbre, laissant derrière elles le monde déchu des faux-semblants pour entrer enfin dans la lumière de leur véritable destin.