Elle sortit son smartphone dernier cri, orné d’une coque incrustée de cristaux, et composa fébrilement un numéro en haut-parleur.
— Sécurité ! Ici Victoria Delacroix. J’exige une équipe immédiatement à l’entrée de service du secteur C ! Il y a un ouvrier insolent, un voyou qui m’a agressée et a tenté d’abîmer mes affaires. Venez le jeter dehors sur le champ, avant que je ne porte plainte contre la société de conciergerie !
Au bout du fil, une voix d’homme, sèche et professionnelle, répondit :
— Madame Delacroix, gardez votre calme. Une patrouille intervient immédiatement.
Victoria raccrocha, le visage fendu d’un sourire cruel et victorieux.
— Tu as entendu, vermine ? Tes minutes sont comptées. Mets-toi à genoux, présente tes excuses en embrassant mes chaussures, et peut-être que j’éviterai de demander aux gardes de te briser les doigts.
Thomas s’avança, pointant un doigt tremblotant vers Julien :
— Écoute-la, connard. Tu ne sais pas à qui tu as affaire. Son père possède la moitié des concessions automobiles du sud, et moi je suis le fils…
— Je me fiche éperdument de savoir qui sont vos pères, coupa Julien d’un ton si calme qu’il en devenait glacial. Ce qui m’importe, c’est ce que vous êtes devenus. Et ce que vous êtes n’inspire que le mépris.
Le silence qui suivit fut lourd, suffocant. Le bruit lointain des vagues se brisant contre les falaises semblait accentuer la tension électrique qui régnait sur l’allée dallée.
Quelques secondes plus tard, le bruit de pas précipités se fit entendre sur les graviers. Trois hommes en costume noir impeccablement taillé, oreillettes discrètes vissées dans l’oreille et talkies-walkies à la ceinture, déboulèrent au coin du sentier. À leur tête marchait un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, le visage taillé dans le roc : Marc Dumont, l’ancien capitaine du GIGN désormais directeur de la sécurité intégrale du domaine.
En apercevant les gardes, Victoria prit un air théâtral, posant une main dramatique sur sa poitrine comme si elle venait d’échapper à une tentative de meurtre.
— Enfin ! Monsieur Dumont, regardez cet individu ! Il s’est interposé, il m’a insultée, m’a menacée physiquement et refuse de quitter les lieux ! Chassez-moi cet animal immédiatement ! Passez-lui les menottes si nécessaire !
Marc Dumont s’arrêta net à deux pas de là. Ses yeux balayèrent la scène : Victoria écumante de rage, ses deux acolytes goguenards qui s’apprêtaient à savourer l’expulsion, et Julien, debout, les mains encore sales, impassible.
Le visage de Dumont devint livide. Ses mâchoires se serrèrent si fort qu’un muscle tressaillit sur sa joue. Sans prêter la moindre attention à Victoria, l’homme de fer s’avança droit vers le jeune ouvrier.
Puis, sous les yeux écarquillés de Thomas et Chloé, Marc Dumont s’inclina très bas, avec un respect quasi militaire.
— Monsieur le Vicomte. Nous ne savions pas que vous étiez déjà sorti des ateliers souterrains. Vous n’êtes pas blessé ?
L’air sembla subitement se raréfier dans l’allée. Le sourire de Victoria se figea, se transformant en une grimace grotesque, figée comme un masque de cire exposé à une flamme.
— Mon… Monsieur quoi ? bafouilla Thomas en baissant son verre, comme si l’alcool s’évaporait brutalement de son cerveau.
Julien ne regarda pas Victoria. Il s’adressa à Dumont avec une autorité naturelle qui ne laissait plus planer le moindre doute sur son identité.
— Je vais bien, Marc. Juste un problème de pression d’eau sur les buses du jardin bas. Mais il semblerait que nous ayons une brèche protocolaire dans le périmètre réservé.
Victoria ouvrit la bouche, émettant un bruit guttural, incapable d’articuler un mot cohérent. Le cerveau de la jeune femme refusait de traiter l’information.
Julien de Saint-Hilaire. Le propriétaire unique et tout-puissant de la Villa Paradiso. L’héritier d’un empire naval et financier séculaire, un homme d’affaires brillant et discret qui fuyait les mondanités, connu dans le milieu pour concevoir lui-même les plans de ses résidences et pour mettre la main à la pâte dès qu’un rouage mécanique devait être réparé avec précision. L’homme le plus puissant de la région, que tout le gotha cherchait désespérément à approcher, était là, sous ses yeux, habillé en paysan et recouvert de cambouis.
— C’est… c’est impossible… murmura Chloé en éteignant précipitamment la caméra de son téléphone, ses mains se mettant à trembler de façon incontrôlable.
— Monsieur Dumont, balbutia Victoria, dont la voix venait de monter de deux octaves dans un cri d’angoisse aiguë. Il y a un malentendu ! Un terrible malentendu ! Cet homme… enfin, monsieur… il nettoyait par terre ! Il ne m’a pas dit qui il était ! Il m’a tendu un piège !
Julien fit un pas vers elle. Victoria tressaillit et voulut reculer, mais ses talons s’enfoncèrent dans la terre meuble du massif, la déséquilibrant presque.
— Un piège, mademoiselle Delacroix ? demanda Julien d’une voix d’une politesse terrifiante. Est-il nécessaire qu’un homme porte une couronne ou une montre à cent mille euros pour avoir droit à votre respect le plus élémentaire ? Si j’avais véritablement été l’ouvrier d’entretien que vous pensiez voir, qu’est-ce qui aurait justifié votre mépris, vos insultes et votre violence ?
Victoria chercha désespérément le regard de Thomas, mais son ami avait déjà reculé de trois mètres, les yeux baissés, faisant semblant de ne pas la connaître pour sauver sa propre peau.
— Je… j’étais nerveuse, gémit-elle, des larmes de panique perlant au coin de ses yeux soigneusement maquillés. Le stress de la route, la fatigue… Je vous demande pardon, Votre Grâce ! Du fond du cœur, je vous en supplie ! Mon père… mon père négocie actuellement les contrats d’approvisionnement des chantiers navals de votre groupe… Si vous lui parlez de ça, il va me détruire !
Julien posa un regard froid sur les buissons d’épines où gisait le chiffon.