À l’autre bout de la table, Connor marchait de long en large, livide, les mains tremblantes alors qu’il tapait frénétiquement des messages sur son téléphone portable. Bridgett s’était glissée dans un coin de la pièce, assise sur une chaise d’appoint réservée aux secrétaires de séance. Elle avait perdu une partie de sa superbe, déstabilisée par le fait que Connor ne lui adressait plus la parole depuis dix minutes et semblait sur le point de vomir. Mais dès qu’elle vit les portes s’ouvrir, elle reprit son masque d’arrogance, prête à jouer son rôle de favorite intouchable.

Lorsque je franchis le seuil, précédée de deux agents de sécurité en costume civil et suivie de Clara, le silence se fit instantané, absolu.

Je n’étais plus la femme vêtue d’une robe simple, trempée de matcha vert. J’étais l’incarnation vivante de l’autorité suprême.

Les membres du conseil, des vétérans de la finance internationale qui ne s’étaient jamais prosternés devant personne, se levèrent comme un seul homme dans un mouvement de respect synchronisé.

— Madame la Présidente Directrice Générale, annonça d’une voix de stentor Jean-Marc Meunier, le doyen des administrateurs et directeur financier historique du groupe. Nous attendions vos ordres pour ouvrir la séance.

Bridgett sursauta, ses ongles vernis s’enfonçant dans ses cuisses. Ses yeux passèrent frénétiquement de moi aux administrateurs debout, puis à Connor.
— P… Présidente ? balbutia-t-elle, la voix brisée dans un couinement pathétique. Connor… c’est quoi cette plaisanterie ? C’est qui cette femme ?

Connor ne répondit pas. Il était devenu de la couleur de la cendre. Ses genoux semblèrent vaciller lorsqu’il me vit m’avancer d’un pas lent, mes talons claquant sur le parquet ciré, jusqu’au fauteuil présidentiel situé en bout de table — le seul doté d’un dossier haut en cuir pleine fleur.

Je ne m’assis pas immédiatement. Je posai mes deux mains à plat sur la table, dominant l’assemblée de toute ma stature.

— Prenez place, messieurs, dis-je calmement.

Tous s’assirent dans un froissement de vestes coordonné. Seuls Connor et Bridgett restèrent immobiles : lui, debout près du vidéoprojecteur, les bras ballants comme un condamné à mort face au peloton ; elle, recroquevillée sur sa chaise dans le coin.

— Pour ceux qui ne me connaissent pas encore formellement, repris-je en balayant l’assemblée du regard, je suis Eléonore Vane-Sterling. À la suite de la cession définitive des parts majoritaires et de la validation unanime du comité de surveillance réuni à Zurich ce mercredi, j’assume à compter de ce matin la direction générale exécutive de la holding et de l’ensemble de ses filiales opérationnelles.

Un silence de plomb pesait sur la pièce. Bridgett suffoquait.
— Eléonore… Vane… Non, c’est impossible. Connor, ton épouse s’appelait Eléonore… mais tu m’as dit qu’elle était une héritière oisive, une malade recluse qui vivait aux crochets de ta réussite ! Tu m’as dit qu’elle n’avait aucun pouvoir !

— Bridgett, ferme-la ! hurla soudain Connor, perdant tout contrôle dans un accès de terreur hystérique. La ferme ! Tais-toi, nom de Dieu !

— C’est trop tard pour le silence, Connor, dis-je d’un ton glacial qui coupa net son emportement. Tu as eu dix ans pour parler avec vérité. Tu as eu toute cette matinée pour faire preuve d’un vestige d’honneur. Devant l’ascenseur de service, tu as choisi ton camp avec une remarquable clarté d’esprit. Tu as ordonné à la femme qui a financé ta vie de baisser les yeux et de s’excuser devant celle que tu as entretenue avec l’argent de notre holding.

Je fis un signe de tête à Clara.
L’immense écran mural de quatre-vingt-cinq pouces s’alluma d’un coup.

La première diapositive qui apparut ne contenait aucun graphique de performance trimestrielle. C’était un agrandissement en très haute résolution du relevé bancaire de la carte corporate de Connor, surmonté de la facture officielle de la joaillerie genevoise pour l’achat de la montre en platine et céramique blanche : quarante-huit mille cinq cents euros.

À côté de la facture, Clara fit apparaître un arrêt sur image capturé par les caméras de sécurité de l’ascenseur trente minutes plus tôt : le poignet de Bridgett, la montre bien en évidence, alors qu’elle déversait son matcha sur ma poitrine.

— Mademoiselle Callahan, dis-je en me tournant vers la secrétaire pétrifiée, vous avez affirmé tout à l’heure que les employées sous les ordres du directeur des opérations devaient passer votre « inspection ». Permettez-moi de procéder à la vôtre.

Bridgett tenta de cacher son poignet derrière son dos, mais son geste était si fébrile qu’il en devenait grotesque.

— Cette montre, déclarai-je, est la propriété juridique de la holding Vane-Sterling, achetée sous le prétexte fallacieux d’un cadeau diplomatique. Elle était destinée à une femme respectable, madame Hélène Sterling, dont la santé défaillante méritait autre chose que le pillage systématique de son héritage moral par son propre fils. Le fait que vous la portiez constitue le délit de recel d’abus de biens sociaux. Maître Roche, qui représente le parquet financier, a déjà été saisi ce matin à huit heures trente.

Le visage de Bridgett perdit toute couleur. Ses lèvres tremblaient de façon incontrôlable.
— Ce… C’est Connor qui me l’a donnée ! cria-t-elle, la voix étranglée par les larmes de panique. Je n’ai rien volé ! C’est un cadeau ! Il m’a dit qu’il l’avait achetée avec ses primes ! Il m’a promis qu’il divorçait et que nous aurions la moitié de la succession de votre famille !

Un murmure scandalisé s’éleva parmi les administrateurs. Jean-Marc Meunier secouait la tête avec un dégoût non dissimulé. Connor, quant à lui, s’était effondré sur une chaise, la tête enfouie dans ses mains, respirant par saccades irrégulières.

— Tu lui as promis la moitié de ma succession, Connor ? demandai-je avec une ironie tranchante. C’est fascinant. Tu as toujours eu une imagination débordante pour dépenser ce qui ne t’appartenait pas. Clara, passe à la suite.

L’écran changea d’affichage. Une arborescence complexe de comptes offshore et de virements bancaires se déploya sous les yeux médusés des cadres dirigeants.