Lily hocha la tête, un faible sourire aux lèvres.
— Arthur méritait que la vérité éclate. Il était le seul dans cette famille à posséder une conscience. C’est pour cela qu’ils l’ont éliminé. Ils ne supportaient pas l’idée qu’il veuille dénoncer les trafics d’Evelyn et léguer sa part de l’entreprise à une fondation d’utilité publique. Mark voulait tout pour lui. Et notre mère voulait préserver son statut à n’importe quel prix.
La médecin termina de poser un pansement compressif sur le front de Claire.
— C’est propre pour le moment, mais vous devez vous rendre à l’hôpital pour une suture en règle et une radio de contrôle. Il pourrait y avoir une légère commotion.
— J’irai dès que j’aurai fait ma déclaration officielle au commissariat, répondit Claire.
Une demi-heure plus tard, le manoir était devenu une fourmilière policière. Les flashs des appareils photo des techniciens de la police scientifique illuminaient par intermittence les boiseries sombres et les tableaux de maîtres. La porcelaine ensanglantée était soigneusement répertoriée pièce par pièce sous des numéros jaunes posés au sol.
Evelyn Ashford fut à son tour escortée vers un véhicule de police, sous les yeux ébahis des voisins qui s’étaient rassemblés le long de la grille en fer forgé du domaine, attirés par les gyrophares bleus qui dansaient contre la façade néo-classique. La grande dame de la haute société locale montait à l’arrière d’un fourgon banalisé, la tête basse, tentant d’échapper aux objectifs des premiers journalistes de la presse locale déjà alertés par les canaux de radio de la police.
Claire enfila un long manteau de laine noire que Lily lui avait apporté du vestiaire. Elle jeta un dernier regard circulaire sur la grande salle à manger. Les verres de bordeaux abandonnés, les fauteuils déplacés, l’assiette en morceaux. Cet endroit, qui avait été sa prison dorée pendant plus de mille huit cents jours, n’était plus qu’une scène de crime sordide.
Elle descendit le perron de pierre, accompagnée par le capitaine Vane et Lily. La pluie fine de novembre fouettait son visage, lavant les dernières traces de sang séché sur sa joue. Elle inspira profondément l’air frais et humide de la nuit. Pour la première fois depuis des années, elle avait l’impression que ses poumons s’ouvraient complètement, débarrassés du parfum lourd et suffocant des lys blancs qu’Evelyn faisait disposer chaque matin dans les vases du manoir.
Au commissariat central, la nuit fut longue, rythmée par le cliquetis incessant des claviers d’ordinateur et le va-et-vient des officiers de police judiciaire.
Installée dans un bureau austère du deuxième étage, loin de l’opulence toxique du domaine Ashford, Claire détailla chaque minute des événements au capitaine Vane et à une substitut du procureur venue spécialement en pleine nuit au vu de l’importance des personnalités impliquées.
Elle raconta méthodiquement les violences psychologiques du quotidien, les humiliations feutrées, puis les premières gifles données à l’abri des regards dans l’intimité de leur suite parentale. Elle expliqua comment Mark s’assurait toujours de ne laisser aucune trace visible, choisissant les endroits où frapper avec une précision vicieuse.
Puis vint le dossier Arthur.
— Quand Arthur est mort, commença Claire d’une voix posée mais ferme, Mark a commencé à avoir des crises de panique nocturnes. Il buvait excessivement. Une nuit, il y a environ six mois, il est rentré dans un état second. Il m’a attrapée par la gorge dans notre chambre, croyant voir son frère. Il a hurlé : « Tu n’aurais jamais dû monter dans cette voiture, Arthur ! Tu m’as forcé la main ! » C’est à partir de cette nuit-là que j’ai compris que la version officielle était un tissu de mensonges.
Elle posa sur la table de l’inspecteur une série de documents imprimés qu’elle avait dissimulés dans un casier de consigne à la gare centrale plusieurs semaines auparavant, et dont elle venait de faire chercher les originaux par son avocat.
— Voici les relevés téléphoniques de Mark la nuit du 14 novembre. Il prétendait être à Genève pour une conférence. Ces relevés bornent son téléphone portable personnel à moins de deux kilomètres de l’entrepôt des docks où la voiture d’Arthur a été retrouvée carbonisée avant que la carcasse ne soit mystérieusement expédiée en Suisse par une société de transport appartenant à un prête-nom d’Evelyn. Et sur la clé USB, la conversation que j’ai enregistrée avec un dictaphone numérique caché dans la bibliothèque lorsque Mark et sa mère ont orchestré la liquidation des parts d’Arthur.
Le capitaine Vane écoutait en silence, annotant son carnet avec une rigueur implacable. Il leva les yeux, une expression de profond respect dans le regard.
— Madame Ashford… ou plutôt, madame…
— Mademoiselle Laurent, le corrigea Claire immédiatement. Mon nom de jeune fille est Claire Laurent. Je n’utiliserai plus jamais ce nom maudit.
— Mademoiselle Laurent, reprit Vane, vous avez fait un travail d’enquête que beaucoup de mes inspecteurs n’auraient pas renié. Avec de tels éléments, ni Mark ni sa mère ne pourront obtenir de liberté sous caution. Le procureur a déjà ordonné l’ouverture d’une information judiciaire pour tentative de meurtre, assassinat en bande organisée, subornation de témoins et escroquerie financière.
La porte du bureau s’ouvrit discrètement. Maître Moreau, l’avocat que Claire avait engagé en secret trois mois plus tôt pour préparer sa sortie, entra avec une mallette de cuir usé. C’était un homme d’âge mûr, spécialisé dans le droit pénal et la défense des victimes de violences conjugales, réputé pour son intégrité incorruptible.
— Bonsoir Claire, dit-il d’un ton chaleureux en lui serrant la main. Tout est en ordre. La procédure de divorce pour faute d’une gravité exceptionnelle est déposée en référé d’urgence. J’ai également fait geler à titre conservatoire tous les comptes bancaires joints et demandé la mise sous séquestre des avoirs personnels de Mark Ashford pour garantir les dommages et intérêts.
Claire laissa échapper un soupir de soulagement. Le piège s’était enfin refermé sur les chasseurs.