« Suivez-moi, Marc. Ce que j’ai à dire vous concerne directement, ainsi que l’ensemble de votre brigade. »
Sans attendre sa réponse, je frappai deux coups secs à la porte en chêne massif marquée du sceau de la direction et j’entrai. Julien Delcroix, un homme d’une cinquantaine d’années au regard acéré et au professionnalisme irréprochable, était assis derrière son bureau d’acajou, vérifiant des bordereaux de livraison. Il leva la tête, surpris de me voir entrer avec une telle détermination, suivi du maître d’hôtel décontenancé.
« Madame Bennett ? » dit-il en se levant par courtoisie. « Un problème avec le protocole ? Le vin d’honneur s’est-il bien passé ? »
« Monsieur Delcroix, asseyez-vous, s’il vous plaît », dis-je en m’asseyant en face de lui sans solliciter d’invitation. J’étalai le classeur noir sur son sous-main en cuir vert. « Je vais être très claire, très précise, et je ne répéterai pas deux fois. Je viens d’être agressée physiquement et expulsée de la salle de réception par la mariée, sous les yeux passifs de mon fils. »
Le régisseur resta bouche bée, fixant la trace pourpre sur ma pommette. « Vous… vous avez été agressée ? Dans notre établissement ? »
« Exactement. Et comme vous le savez, je suis l’unique signataire du contrat de location du domaine, ainsi que de la convention liant votre établissement aux prestataires exclusifs pour la soirée. Est-ce exact ? »
Delcroix déglutit péniblement. Il posa sa main sur le dossier commercial posé à sa gauche. « Oui, madame Bennett. C’est vous qui avez signé la convention d’occupation des lieux, déposé la caution de dix mille dollars et garanti le solde de la privatisation jusqu’à demain matin, six heures. »
« Parfait. Quelle est la clause de résiliation immédiate en cas de rupture unilatérale du fait du donneur d’ordre ? »
Le régisseur pâlit d’un coup. « Madame Bennett… vous ne pensez tout de même pas… »
« Je ne pense pas, monsieur Delcroix, j’exécute », répliquai-je avec une froideur chirurgicale. « Relisez la clause 8.3 de votre propre contrat. En tant que titulaire exclusif du bail journalier, j’ai le droit absolu de suspendre l’accès aux installations et de mettre fin à la manifestation si des troubles à l’ordre public ou des violences physiques sont constatés, sans que la caution ne soit remboursée à l’établissement au-delà des frais fixes engagés. Vous garderez vos acomptes. Vous ne perdrez pas un centime de ce qui vous est dû pour le travail déjà accompli. Mais à partir de cette seconde précise, la réception est terminée. »
Marc, le maître d’hôtel, poussa un hoquet de panique. « Mais… les magrets de canard sont au four ! Les garnitures sont prêtes ! Le gâteau des mariés est en chambre froide ! »
« Marc », dis-je en me tournant vers lui avec un calme impitoyable, « vous et votre équipe serez rémunérés pour les heures travaillées jusqu’à cet instant. Mais vous n’apporterez pas une seule assiette dans cette salle. Vous ne déboucherez pas une seule bouteille supplémentaire. Et le bar à alcools que j’ai payé ? Vous fermez les volets immédiatement et vous rangez les bouteilles dans les réserves sous clé. »
« Madame Bennett », tenta d’intervenir Delcroix, les tempes perles de sueur, « ce sont deux cents personnes réunies là-bas. Si nous coupons tout maintenant, ce sera une émeute. Les répercussions… »
« Les répercussions incomberont à ceux qui ont transformé cette célébration en un lynchage public », coupai-je. « Si vous refusez d’exécuter mes directives en tant que titulaire légale du contrat, j’appelle mon avocat dans les trois minutes et je contacte les forces de l’ordre pour porter plainte pour coups et blessures survenus dans votre établissement, en exigeant la fermeture administrative immédiate des lieux pour sécurisation des preuves. Choisissez votre camp, monsieur Delcroix. Préférez-vous fermer élégamment selon les termes du contrat, ou voir débarquer la police au milieu du dessert ? »
L’homme d’affaires en lui comprit instantanément la situation. Il n’y avait aucune faille dans mon raisonnement. La loi, les contrats, l’argent : tout m’appartenait. Tiffany avait joué avec le feu en croyant que l’amour aveugle d’une mère constituait un chèque en blanc perpétuel.
« Marc », murmura le régisseur après un lourd silence de dix secondes. « Faites cesser le service. Rassemblez le personnel en cuisine. Fermez le bar. »
« Mais monsieur… »
« Obéissez ! » ordonna Delcroix. « Et prévenez la régie technique. Qu’ils coupent le son de l’orchestre dès la fin du morceau en cours. Pas de scène, pas d’esclandre de notre part. Nous appliquons les consignes de la cliente. »
« Une dernière chose, monsieur Delcroix », ajoutai-je en me levant. « Les agents de sécurité à l’entrée sont-ils sous votre autorité directe ce soir ? »
« Oui, ils dépendent du contrat global de sécurité que vous avez validé. »
« Parfait. Donnez-leur l’ordre de n’autoriser personne à emporter de matériel, de fleurs ou de décorations en quittant les lieux. Tout ce qui n’est pas un effet personnel appartenant nommément aux invités doit rester sous scellés dans le manoir. Et demandez-leur d’escorter les invités vers le parking dès que la lumière sera rétablie dans la salle. »
« Très bien, madame Bennett. »
Je sortis du bureau, non pas pour fuir, mais pour m’installer dans l’antichambre vitrée qui surplombait la grande salle de bal par une mezzanine discrète, autrefois réservée aux musiciens classiques du dix-neuvième siècle. De là-haut, protégée par l’ombre des draperies de velours, j’avais une vue imprenable sur le théâtre de mon humiliation.
En bas, l’orchestre achevait les dernières notes d’un morceau de pop mielleuse arrangé pour cordes. Sur la piste, Tiffany riait aux éclats, entourée de ses demoiselles d’honneur vêtues de mousseline rose poudré. Elle tenait une coupe de champagne quelconque à la main, gesticulant avec ostentation, savourant ce qu’elle croyait être sa victoire absolue : elle s’était débarrassée de la belle-mère encombrante, celle qui osait compter les dollars et rappeler les limites du décent. Daniel se tenait à ses côtés, un verre de whisky à la main, riant nerveusement aux plaisanteries de son beau-père.