« Si vous m’avez sauvée… pourquoi me détestez-vous autant ? » ai-je demandé, la voix étranglée. « Pourquoi m’avoir traitée comme une étrangère, une ennemie, depuis le jour où Antoine m’a ramenée dans cette maison ? »
Vivienne leva les yeux vers moi. Son visage était un masque de douleur irréparable.
« Parce que chaque fois que je te regardais, Chloé, je voyais le visage de ma sœur cadette que je n’ai pas pu sauver du feu. Et surtout… parce que le jour où Antoine t’a ramenée ici, j’ai compris que le destin se moquait de nous. Tu étais revenue exactement à l’endroit où le danger avait commencé. Tu portais le nom Delorme. Si tu fouillais trop, si tu découvrais cette boîte… la vérité sortira et les associés de mon ex-mari, qui surveillent toujours cette famille et ses comptes bancaires, comprendraient que l’héritière légitime de la fortune Delorme-Moreau est encore en vie. »
Elle fit un pas vers la boîte et sortit le dernier objet restant au fond du métal : une clé en acier trempé gravée d’un numéro de coffre-fort et un testament non ouvert.
« Cette maison n’a jamais été à moi, Antoine, » avoua Vivienne en se tournant vers son fils. « Elle a été achetée avec l’argent du patrimoine volé à la mère de Chloé. Tout ce domaine… cette fortune dont tu dois hériter… tout appartient de droit à Chloé. Je voulais qu’elle reste loin de ce mur. Je voulais que vous partiez vivre ailleurs ! C’est pour ça que je poussais Antoine à déménager, que je vous rendais la vie impossible ici ! »
Antoine resta muet, terrassé par la cascade de révélations. Il me regarda, puis regarda sa mère, visiblement incapable d’assimiler la profondeur de la tromperie.
« Tu savais qu’il y avait une fissure derrière ce tableau, maman, » dit-il soudainement, sa voix devenant dure. « C’est toi qui as refait le plâtre récemment ! »
« La structure de la maison s’effondre depuis des mois à cause des infiltrations d’eau ! » s’écria Vivienne avec panique. « Le plâtre craquait ! J’ai essayé de reboucher la crevasse moi-même le mois dernier pour que personne ne voie le métal briller au fond ! Je voulais préserver ce secret jusqu’à ma mort ! »
Je m’approchai de la boîte et saisis la clé en acier. Mes doigts la serrèrent si fort que les arêtes métalliques me rentrèrent dans la chair.
« Et qu’y a-t-il dans ce coffre-fort ? » demandai-je.
Vivienne baissa la tête.
« Les enregistrements des chantages de mon mari. Les preuves qu’il a orchestré l’incendie de la clinique avec la complicité du maire actuel de cette ville et du groupe immobilier qui cherche à racheter tout ce quartier. S’ils apprennent que la boîte a été ouverte… nous sommes tous en danger mortel. »
À peine avait-elle prononcé ces mots qu’un bruit de moteur puissant retentit dans l’allée gravillonnée de la propriété. Ce n’était pas le moteur lourd des engins de chantier. C’était le vrombissement feutré et menaçant d’une grande berline noire.
Nous nous figeâmes tous les trois. Par la fenêtre brisée du salon, je vis les portières du véhicule s’ouvrir. Deux hommes en costume sombre et un troisième, plus âgé, portant un long manteau sur mesure, sortirent du véhicule. Je reconnus immédiatement le visage de l’homme plus âgé : il s’agissait de Victor Lambert, l’ancien député de la région et promoteur immobilier qui harcelait Vivienne depuis deux ans pour lui racheter la maison à bas prix.
« Ils ont vu la démolition… » chuchota Vivienne, le visage devenu livide. « Les ouvriers qui sont partis tout à l’heure… ils ont dû les prévenir ! »
Le bruit de pas lourds retentit sur le perron. Sans frapper, la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Victor Lambert entra dans le hall, encadré par ses deux hommes de main. Son regard balaya rapidement le salon dévasté, la poussière en suspension, et s’arrêta net sur le trou dans le mur… et sur la boîte en métal gris que je tenais désormais contre ma poitrine.
« Eh bien, Vivienne, » dit Lambert d’une voix calme mais empreinte d’une malveillance polie. « Il semble que vos travaux de rénovation aient pris une tournure bien plus intéressante que prévu. »
Antoine s’avança immédiatement pour se interposer entre les intrus et nous, essayant de masquer son tremblement intérieur.
« Monsieur Lambert, vous êtes sur une propriété privée. Sortez d’ici avant que j’appelle la police. »
Lambert émit un rire froid et sans joie.
« La police ? Mon cher Antoine… qui croyez-vous qui gère le commissariat central de ce district ? Économisons notre temps précieux. » Il fit un pas vers moi, ses yeux plissés se posant sur le document d’hôpital que je tenais encore dans la main gauche. « Cela fait trente-cinq ans que j’attends de savoir où ce maudit document et ces cassettes avaient été cachés. Ton père était un idiot de les avoir scellés ici, mais ta mère a été bien naïve de croire qu’un simple mur de briques suffirait à me les masquer indéfiniment. »
« Vous avez tué ma mère, » ai-je dit, ma voix s’élevant, surprise par sa propre fermeté. La peur qui m’avait paralysée quelques minutes plus tôt venait de se transformer en une rage brûlante et purificatrice. « Vous avez mis le feu à cette clinique en 1991. »
Lambert ne nia pas. Il se contenta de réajuster ses gants de cuir.
« Votre mère était un obstacle, jeune fille. Tout comme votre naissance biologique menaçait de ruiner un empire de plusieurs dizaines de millions d’euros. Donne-moi cette boîte, Chloé. Donne-la-moi et je vous promets que vous sortirez d’ici tous les trois vivants. Vous pourrez quitter la ville et ne jamais revenir. »
« N’en fais rien, Chloé ! » cria Vivienne en se jetant devant moi. « Il ment ! Il ne laissera aucun témoin ! »