Victoria, reprenant courage derrière l’assurance de son père, s’avança d’un pas agressif, le menton levé. « Tu as entendu mon père ? Tu n’es rien ! Une mendiante qui s’accroche aux rideaux d’un passé révolu. C’est moi qui serai la maîtresse de cet empire. C’est moi qui épouserai le consortium demain matin. Regarde-toi ! Tu pues la misère et la défaite. Même si ton sang est celui des Solmere, la loi du pouvoir t’a écrasée. »
Charlotte esquissa un sourire triste, presque compatissant.
« La loi du pouvoir, Victoria ? Tu parles de ce que tu ignores. Tu t’es contentée de dépenser l’argent que ton père détournait pendant que j’apprenais comment le monde fonctionne réellement. »
Charlotte se tourna vers la grande baie vitrée qui surplombait la skyline de la métropole. Des gyrophares bleus et rouges commençaient à clignoter au loin, perçant la nuit brumeuse, montant en spirale depuis l’avenue principale.
« Tu pensais que j’étais revenue pour faire un scandale mondain ? » continua Charlotte, s’adressant cette fois à Richard. « Tu croyais que je venais mendier une part de l’héritage devant tes petits amis financiers ? Tu n’as jamais compris ma mère. Et tu ne m’as jamais comprise. »
Elle fit trois pas lents, le bruit de ses semelles grinçant sur le marbre. Chaque pas semblait résonner comme le glas pour les conspirateurs.
« Pendant trois ans, Richard, tu as cru que tes hommes de main m’avaient noyée dans un accident de voiture sur les routes de Toscane. Vous avez payé le coroner. Vous avez acheté la police locale. Vous avez même fait célébrer des obsèques avec un cercueil scellé. Mais vous avez commis une erreur fondamentale : vous avez sous-estimé la paranoïa d’une femme mourante. Ma mère savait que vous l’empoisonniez. Elle savait que vous vouliez la holding pour blanchir les capitaux du cartel maritime de la Baltique. »
À ces mots, trois hommes d’affaires d’origine scandinave au fond de la salle pâlirent instantanément et s’éclipsèrent discrètement vers les issues de secours. Mais lorsqu’ils poussèrent les lourdes portes battantes, ils se heurtèrent à des hommes en costumes sombres et gilets pare-balles, portant l’insigne du Parquet National Financier et de l’Office Fédéral de Police Criminelle. Les portes étaient closes. Les issues étaient bouclées.
« Que signifie ceci ? » rugit Richard, la voix brisée par l’angoisse.
« Cela signifie, Monsieur Sterling, que je n’ai pas passé ces trois dernières années à pleurer », répliqua Charlotte d’un ton glacial. « J’étais employée comme serveuse sous un faux nom dans votre filiale logistique à Rotterdam. J’ai passé deux ans à faire le ménage dans les bureaux de vos comptables à Luxembourg. J’ai nettoyé vos poubelles, vidé vos déchiqueteuses de documents, copié vos disques durs externes, et réuni chaque ligne de transaction illégale, chaque pot-de-vin, chaque virement dissimulé sous des sociétés-écrans aux îles Caïmans. »
Elle s’arrêta devant Victoria, qui tremblait désormais de la tête aux pieds, son rouge à lèvres débordant légèrement sous l’effet de ses lèvres convulsées.
« Et ce soir, Victoria… tu as voulu m’humilier. Tu as vu une femme avec des vêtements usés, les mains noircies par le cambouis d’une camionnette de livraison que j’ai dû réparer moi-même pour arriver jusqu’ici à temps. Tu as pensé que tu pouvais me frapper, m’insulter, me traîner au sol comme un déchet, simplement parce que le monde t’a appris que ceux qui n’ont rien ne valent rien. »
Charlotte leva la main, désignant le visage de Victoria.
« Cette gifle que tu m’as donnée dans le hall… Ce coup qui a marqué ma tempe… Tu as fait cela devant quarante caméras de surveillance haute définition connectées directement au réseau central de sécurité de la ville. Et surtout, devant des dizaines de témoins issus du corps diplomatique et de la magistrature. »
Un murmure d’approbation et d’effroi s’éleva de la foule. Les invités comprenaient désormais qu’ils n’étaient pas les spectateurs d’une querelle de famille, mais les témoins convoqués au procès public de la dynastie Sterling.
Au même instant, les immenses écrans géants disposés tout autour de la salle de bal, initialement prévus pour diffuser la vidéo promotionnelle de la “Tour Sterling-Solmere”, s’éteignirent d’un coup. Un bourdonnement sourd vibra dans les enceintes acoustiques. Puis, les écrans se rallumèrent sur une interface noire où défilaient des milliers de lignes de code, suivies de fac-similés de virements bancaires, de contrats secrets et de transcriptions audio.
Une voix familière emplit la salle par le système de sonorisation Surround. C’était la voix de Richard Sterling, enregistrée deux ans plus tôt :« L’autopsie d’Hélène ne doit révéler aucune trace de toxicité. Donnez un demi-million au légiste en chef. Si la petite Charlotte pose trop de questions à sa sortie du collège, faites en sorte que les freins de sa berline lâchent dans la descente de San Gimignano. Pas de corps, pas d’héritière. Le conseil votera notre prise de contrôle dans la foulée. »
La clameur des journalistes, qui s’étaient faufilés à la suite des forces de l’ordre, explosa dans un déluge de flashs aveuglants. Le salon d’honneur devint une arène.
Richard Sterling s’effondra à son tour contre un guéridon doré, renversant une pyramide de verres de champagne qui se fracassèrent dans une cascade assourdissante. Ses yeux étaient exorbités, son visage grisâtre comme la cendre.
« Non… ce n’est pas authentique… c’est un trucage… une manipulation de l’intelligence artificielle ! » criait-il, la voix déformée par la folie. « Arrêtez ça ! Coupez l’électricité ! Vance, coupez le courant ! »
Mais Vance était pétrifié, fixant le parquet comme s’il attendait que la terre s’ouvre pour l’engloutir.
Un homme aux tempes grises, vêtu d’un trench-coat sobre, pénétra dans le cercle des convives, escorté par une douzaine d’agents fédéraux lourdement armés. C’était le procureur général Alexandre Valette, une légende vivante du barreau, réputé incorruptible.
« Monsieur Richard Sterling », déclara le magistrat d’une voix métallique en tirant un mandat d’arrêt de sa poche. « Par mandat du tribunal de grande instance et mandat d’arrêt international délivré par Europol, vous êtes en état d’arrestation pour association de malfaiteurs, escroquerie en bande organisée, détournement d’actifs sociaux, corruption de fonctionnaires publics et complicité d’assassinat sur la personne de Madame Hélène Solmere-Vale. »