Isabel se retourna lentement. Ses épaules, voûtées par vingt ans de deuil invisible, se redressèrent. Elle regarda Esperanza — Clara — qui se tenait là, immobile, serrant toujours sa vieille guitare en bois contre son cœur, terrifiée par le bouleversement du monde qui s’ouvrait devant elle.
Isabel s’approcha pas à pas. Elle ne voyait plus les vêtements râpés, ni les semelles trouées, ni la crasse des chemins de traverse. Elle voyait l’enfant volée, l’âme de son âme, revenue d’entre les morts par la seule force d’une promesse et d’une mélodie d’autrefois.
Sans un mot, Doña Isabel ouvrit les bras.
La guitare glissa doucement contre les marches du perron lorsque Clara s’y précipita. L’étreinte fut violente, viscérale, un sanglot partagé qui lavait deux décennies d’exil et de cauchemars. Le parfum d’eau de rose de la mère se mêla à la poussière de la route de la fille.
« Clara… ma lune… mon trésor », murmurait Isabel entre deux sanglots, baisant les cheveux noirs et emmêlés de la jeune femme. « Tu es à la maison. Plus personne ne te fera jamais de mal. »
Clara enfouit son visage dans le creux du cou d’Isabel, sentant pour la première fois de sa vie cette sécurité absolue dont la pauvreté et la fuite l’avaient privée. La vieille guitare reposait sur la pierre, son compartiment secret désormais grand ouvert, ayant accompli la mission pour laquelle Sofia Mendez l’avait façonnée. La nuit d’orage s’était enfin dissipée, laissant place à une aube nouvelle sur le manoir Montenegro.