« Examinons les pièces de votre requête », continuai-je d’un ton égal, dépourvu de toute émotion superficielle, le ton impartial de la loi dans toute sa rigueur chirurgicale. « Vous produisez une expertise médicale datée de trois semaines, signée par un certain docteur Julian Croft. Ce document affirme que je souffre d’un déclin cognitif avancé, caractérisé par des épisodes paranoïaques, une perte de repères spatio-temporels et une incapacité manifeste à gérer mes affaires courantes. »
Je levai les yeux sur Clara. Cette fois, je soutins son regard jusqu’à ce que ses paupières cillent nerveusement.
« Ce qui est fascinant, Madame Sterling-Warren, c’est que je n’ai jamais rencontré ce docteur Croft de toute mon existence. En revanche, le bureau du procureur général, que j’ai pris soin de consulter hier après-midi après avoir reçu une copie anonyme de ce dépôt par un greffier scrupuleux, connaît très bien Julian Croft. C’est le cousin germain de votre premier mari, radié du conseil de l’ordre il y a deux ans pour falsification de prescriptions médicales et actuellement sous le coup d’une probation fédérale. »
Clara laissa échapper un souffle saccadé. Elle tourna brusquement la tête vers David, murmurant d’une voix sifflante mais audible :
« Dis quelque chose, David ! Bon sang, parle ! »
David leva lentement les yeux. Son visage n’était plus qu’un masque de désespoir et de déchéance. Deux larmes lourdes roulaient sur ses joues sans qu’il ne fasse le moindre geste pour les essuyer.
« Maman… », commença-t-il, la voix brisée, enfantine, tellement indigne de l’homme qu’il aurait dû devenir.
« Silence », ordonnai-je doucement.
Ce mot unique tomba comme un couperet.
« Dans cette enceinte, David, vous n’êtes pas mon fils venant quémander l’indulgence d’une mère fatiguée. Vous êtes un avocat inscrit au barreau de cet État, officier de justice assermenté, qui se tient devant une cour de justice après avoir apposé sa signature au bas d’un faux en écriture publique destiné à spolier une citoyenne de ses droits fondamentaux les plus élémentaires. »
Je posai le dossier sur le pupitre. Mes mains se joignirent, les doigts entrelacés.
« Vous pensiez que je ne comprendrais pas ? Vous pensiez que la vieille femme qui préparait vos dîners le dimanche soir, celle qui écoutait silencieusement vos plaintes incessantes sur vos dettes de jeu et vos investissements immobiliers désastreux dans le quartier nord, était devenue aveugle ? »
J’ouvris un second sous-dossier, à couverture jaune celui-ci.
« Il y a six mois, Clara, vous avez insisté pour que je prenne une assurance-vie complémentaire. Il y a quatre mois, vous avez tenté de me faire signer une procuration générale sous prétexte de m’épargner les démarches administratives pour la réfection du toit de ma demeure de Hyde Park. Cette maison familiale que votre père, David, a bâtie de ses mains et payée dollar après dollar. Une maison que vous avez déjà promis de vendre à un promoteur de Chicago pour couvrir un découvert bancaire de six cent mille dollars contracté au casino Rivers de Des Plaines. »
David s’effondra sur sa chaise, enfouissant son visage dans ses mains. Des sanglots convulsifs secouèrent ses épaules. À côté de lui, Clara ne pleurait pas. Sa stupeur initiale commençait à muter en une rage venimeuse, celle de l’animal pris au piège qui cherche désespérément une issue en montrant les crocs.
Elle se leva brusquement, repoussant sa chaise avec un fracas qui fit sursauter l’huissier.
« Tout cela n’est qu’un complot ! » s’écria-t-elle, la voix aiguë rompant toute étiquette judiciaire. « Vous utilisez votre position pour nous détruire ! Vous nous avez espionnés ! Vous abusez de votre pouvoir parce que vous m’avez toujours détestée ! Depuis le premier jour où David m’a présentée à vous, vous n’avez fait que me juger avec votre air supérieur ! »
« Madame Sterling-Warren, rasseyez-vous immédiatement sous peine d’outrage », avertit Marcus Reed en faisant un pas en avant, la main posée sur son ceinturon.
« Non ! » hurla-t-elle, perdant totalement le contrôle de la façade lisse et hautaine qu’elle entretenait si soigneusement. « Regardez-la ! Elle est folle ! Elle est obsédée par l’argent et le contrôle ! Elle a toujours voulu garder David sous sa coupe, elle n’a jamais supporté qu’il choisisse une femme plus jeune, plus libre, qui ne s’incline pas devant ses principes moraux d’un autre siècle ! »
Je restai parfaitement immobile, attendant que l’écho de ses cris cesse de résonner contre les moulures du plafond. Mon calme olympien semblait l’exaspérer davantage que n’importe quelle réplique cinglante.
« Avez-vous terminé, Madame ? » demandai-je avec une neutralité absolue.
Clara haletait, la poitrine soulevée de rage, les mèches de son chignon impeccable commençant à s’échapper sur son front emperlé de sueur.
« Bien », repris-je. « Greffier Jenkins, veuillez verser au dossier l’enregistrement des caméras de surveillance du couloir est, niveau 4, capté ce matin même à huit heures quarante-deux précises. »
À ces mots, Clara se figea net. La couleur rougeoyante qui avait envahi son visage disparut d’un coup, remplacée par une lividité spectrale.
« Que… quel enregistrement ? » balbutia Maître Vance, dont le front luisait désormais sous les projecteurs de la salle.
« À huit heures quarante-deux », énonçai-je, détachant chaque syllabe avec une précision d’orfèvre, « Madame Clara Sterling-Warren a délibérément, et sans la moindre provocation, agressé physiquement une femme de soixante-dix ans dans le couloir public de ce palais de justice. Elle l’a projetée violemment contre un mur de marbre, lui causant des contusions à l’épaule et au dos, avant de proférer des menaces et des injures à caractère dégradant. Cette scène a été observée par au moins six témoins, dont un officier de paix en service, et enregistrée en haute définition par les caméras de sécurité du comté. »
Je tournai lentement les yeux vers David, qui avait relevé la tête, le regard baigné de larmes et de terreur.