Ryan lutta avec le volant, rétrograda violemment et freina des deux pieds pour laisser le SUV le dépasser par l’extérieur avant de percuter à son tour le flanc droit du véhicule agresseur. Sous la violence de l’impact, le lourd 4×4 quitta la trajectoire, dérapa sur le bas-côté boueux et s’encastra dans un bosquet de pins massifs, son radiateur fumant dans la nuit.
Ryan ne s’arrêta pas pour constater les dégâts. Il écrasa l’accélérateur et franchit cinq minutes plus tard la grille monumentale en fer forgé de la clinique des Pins Rouges.
L’établissement avait l’allure d’un manoir austère du début du siècle, entouré de hauts murs d’enceinte et de caméras de surveillance. Tout y respirait la réclusion dorée et le silence acheté.
Ryan gara sa voiture en travers de l’escalier d’honneur, descendit sous l’averse, l’arme dissimulée sous son manteau, le dossier N23 serré contre sa poitrine.
À l’accueil, une réceptionniste en blouse blanche sursauta en le voyant entrer, trempé, le regard incandescent d’une détermination sauvage.
« Où est la patiente transférée il y a une demi-heure ? Natalie Hale ! »
« Monsieur, vous ne pouvez pas entrer ainsi, c’est un service fermé… »
Ryan ne perdit pas une seconde en négociations stériles. Il sortit le revolver et le posa calmement sur le comptoir de marbre. Le métal froid brilla sous les néons blafards.
« Deuxième étage, aile Ouest, chambre 204 ! » bégaya-t-elle, terrifiée, en lâchant son téléphone. « Mais il y a déjà des médecins avec elle… et Madame Hale est là ! »
Ryan monta les escaliers quatre à quatre, le cœur cognant contre ses tempes avec la violence d’un bélier. Chaque seconde perdue pouvait être celle où l’aiguille mortelle percerait la perfusion de Natalie.
Au bout du couloir capitonné du deuxième étage régnait une atmosphère de morgue. Deux vigiles montaient la garde devant la porte 204. À la vue de Ryan, ils portèrent la main à leur veste, mais Ryan ne leur laissa aucune chance. Utilisant l’élan de sa course, il projeta le premier contre le montant de la porte avant de frapper le second à la tempe avec la crosse de son arme. L’homme s’effondra lourdement sur la moquette épaisse.
D’un coup de pied magistral, Ryan défonça le battant de la chambre 204.
Le tableau qui s’offrit à lui figea le sang dans ses veines.
Natalie était attachée au lit par des sangles de cuir aux poignets, le visage livide, inconsciente, un masque à oxygène sur la bouche. À son chevet se tenait un médecin aux traits tirés, une seringue remplie d’un liquide ambré à la main, prêt à l’injecter dans le tube de la perfusion.
Et assise dans un fauteuil en velours au coin de la pièce, une tasse de thé à la main, Evelyn Hale regardait la scène avec une indifférence souveraine.
« Arrêtez cette injection immédiatement ! » ordonna Ryan d’une voix qui fit trembler les vitres scellées de la chambre.
Le médecin sursauta, laissant tomber la seringue qui se brisa sur le sol en vinyle, répandant son poison stérile.
Evelyn ne sursauta même pas. Elle posa délicatement sa tasse sur la soucoupe et leva les yeux vers son fils, avec cette moue de déception hautaine qu’elle réservait autrefois à ses bulletins scolaires imparfaits.
« Tu as toujours été d’un mélodramatique épuisant, Ryan », dit-elle avec une voix suave et mesurée. « Regarde-toi. Tu ressembles à ton père dans ses pires moments. Tu détruis ta famille pour une fille de rien, une usurpatrice qui n’est venue que pour venger un cadavre. »
« Cette fille de rien porte mon enfant, mère », siffla Ryan en s’avançant, l’arme braquée sans faillir sur le médecin qui recula les mains en l’air jusqu’au mur. « Et cet enfant est l’héritier légitime de tout ce que toi et Grant avez volé. »
Evelyn eut un sourire froid, presque compatissant.
« Tu crois vraiment que la vérité intéresse qui que ce soit dans notre milieu ? Tu crois que quelques papiers jaunis vont effacer vingt ans de pouvoir, de financements politiques et d’influence judiciaire ? Grant a déjà contacté le procureur. Tu seras déclaré en état de démence temporaire due au choc de l’agression. Cette fille mourra de complications post-opératoires inévitables. Et Arthur s’éteindra paisiblement dans son sommeil d’ici la fin de la semaine. C’est l’ordre naturel des choses. Nous survivons, Ryan. Nous survivons toujours. »
« Plus cette fois », répliqua Ryan.
De sa main gauche, il sortit son téléphone satellite qu’il avait synchronisé avec la clé USB du coffre N23 dès son entrée dans le bâtiment.
« Avant d’entrer dans cette pièce, j’ai transféré l’intégralité des relevés de comptes offshore, les certificats d’analyse toxicologique d’Arthur et les aveux enregistrés de l’infirmière à six rédactions nationales et au bureau du procureur général de l’État. Dans dix minutes, la police financière d’élite et les unités fédérales seront ici. Elles ne viennent pas pour m’arrêter, mère. Elles viennent pour vous. »
Pour la première fois de sa vie, Ryan vit le masque d’Evelyn se fissurer.
Une ride de terreur pure traversa son front parfait. Ses doigts fins se crispèrent sur son sac à main de créateur, ses phalanges blanchissant sous la pression.
« Tu n’oserais pas… Tu détruirais le nom des Hale ? Tu te détruirais toi-même ! »
« Le nom des Hale est déjà mort le jour où vous avez versé ce poison dans la tasse de mon père », répondit Ryan avec un calme glacial qui terrifia sa mère bien plus que n’importe quel éclat de voix. « Je ne suis plus un Hale selon vos critères. Je suis le mari de Natalie et le père de cet enfant. »
À cet instant, un faible gémissement s’éleva du lit médicalisé.
Natalie papillonna des yeux, émergeant lentement des brumes de l’anesthésie. Son regard embué chercha la lumière avant de se poser sur la silhouette imposante de Ryan, debout entre elle et ses bourreaux.
« Ryan… » murmura-t-elle à travers le masque de plastique.