« Mensonges ! Divagations d’une servante rancunière ! » hurla Victoria, en faisant mine de s’élancer vers Rose pour lui arracher le visage de ses ongles manucurés. « Arthur, fais-la jeter aux chiens immédiatement ! Elle a volé ces papiers dans mon secrétaire personnel ! C’est elle la criminelle ! »

Arthur leva une main ferme, barrant le passage à son épouse d’un geste d’une implacable sévérité.

« Reste où tu es, Victoria. Pas un geste de plus. »

Le maître de maison fixa la jeune femme. La ressemblance était là, frappante, maintenant que le voile tombait : le même regard franc, la même ligne obstinée de la mâchoire que le vieux médecin qui l’avait soigné depuis son enfance.

« Continue, Rosalind, » ordonna-t-il, la gorge nouée.

« Lorsque mon père a été retrouvé sans vie au fond du ravin, ses carnets médicaux avaient disparu, » poursuivit-elle, les larmes coulant enfin librement sur ses joues, sans affaiblir sa voix. « Mais j’avais ses brouillons. J’ai postulé comme femme de chambre sous un faux nom, avec de fausses références. J’ai frotté vos parquets, lavé votre linge, essuyé le mépris constant de madame, attendant la preuve irréfutable. Ce matin, elle a compris que Marlowe était surveillé par Scotland Yard à Londres. Elle a paniqué. Elle a ouvert son coffre pour brûler les correspondances et emporter les traites au porteur. Quand je l’ai surprise dans cette pièce en train de tout détruire pour effacer ses traces et simuler un cambriolage, elle a perdu la raison. »

Victoria comprit que les filets s’étaient refermés. Le masque de respectabilité qu’elle avait porté toute son existence venait de se briser en mille morceaux sur ce sol jonché de porcelaine. Elle laissa échapper un rire bref, strident, dénué de toute raison.

« Scotland Yard ? » railla-t-elle, les yeux injectés de sang. « Tu crois qu’ils m’arrêteront, Arthur ? Avant même que le premier constable n’ait franchi cette porte, le scandale aura détruit ce qui reste de votre illustre réputation. Tout Londres saura que le grand lord Pendelton a été trompé, empoisonné et ruiné sous son propre toit par sa propre femme ! Tu seras la risée des clubs de Pall Mall ! Tu préféreras étouffer l’affaire, comme tu l’as toujours fait pour préserver le saint nom des Pendelton ! »

Elle fit deux pas vers la sortie, réajustant fièrement son peignoir avec une morgue stupéfiante.

« Laisse-moi partir. Je prends la voiture pour Southampton, je monte à bord du premier paquebot, et tu pourras raconter aux imbéciles de ton espèce que je suis partie en villégiature pour soigner mes nerfs. Sinon, je déballe chaque détail sordide aux gazettes. »

Arthur ne cilla pas. L’homme brisé de ces derniers mois semblait avoir disparu, remplacé par l’héritier d’une dynastie forgée dans les épreuves et les tempêtes. Il marcha posément vers le cordon de velours de la sonnette et tira d’un coup sec.

Quelques secondes plus tard, la lourde porte s’ouvrit à nouveau. Ce ne fut pas le majordome qui entra, mais l’inspecteur Thomas de la police métropolitaine, accompagné de deux hommes en uniforme et de Julian, le jeune fils d’Arthur, le visage blême et les traits ravagés par la douleur.

« Julian… » souffla Victoria, son aplomb s’effondrant instantanément.

Le jeune homme de dix-neuf ans regarda sa mère, puis les papiers tachés d’encre sur la table, et enfin les débris au sol. Il ne manifesta aucune colère, seulement un dégoût immense, insondable.

« J’étais dans le bureau adjacent avec l’inspecteur, mère, » dit Julian d’une voix brisée mais ferme. « Père avait déjà reçu une missive de la banque hier soir. Il voulait simplement vous donner une dernière chance de vous expliquer… de montrer un semblant de remords. »

Victoria tenta de s’approcher de lui, tendant une main suppliante. « Mon fils… mon trésor, j’ai fait tout cela pour nous deux, pour que nous échappions à la tyrannie de cette maison… »

Julian recula d’un pas, refusant tout contact. « Tu as empoisonné mon père. Tu as fait tuer l’homme qui m’a vu naître. Tu n’as jamais agi que pour ta propre vanité. »

L’inspecteur Thomas s’avança, sortant de sa poche un mandat officiel orné des sceaux royaux.

« Lady Victoria Pendelton, par ordre de la Couronne, je vous arrête pour tentative d’assassinat sur la personne de lord Arthur Pendelton, complicité de meurtre sur la personne du docteur Charles Ward, et fraude financière aggravée. Christian Marlowe a été appréhendé il y a deux heures à la gare de Victoria alors qu’il tentait de fuir vers Douvres. Il a déjà commencé à parler. »

Un cri rauque, animal, déchira la gorge de Victoria. Elle se débattit avec l’énergie du désespoir lorsque les menottes de fer se refermèrent sur ses poignets délicats, arrachant les dentelles de ses manches. Elle crachait des imprécations, maudissant tour à tour son mari, son fils et la mémoire de son propre nom, tandis que les agents la traînaient hors de la pièce. Ses hurlements s’éteignirent lentement le long des interminables couloirs de pierre du manoir, pour laisser place au bruit sourd d’une calèche de prisonnier claquant sur les pavés de la cour.

Dans le salon dévasté, le silence reprit ses droits.

Arthur resta de longues minutes immobile, le regard fixé sur la fenêtre où la brume matinale se dissipait lentement pour laisser percer un soleil pâle. Julian vint se placer aux côtés de son père, posant une main silencieuse sur son épaule.

Puis, le vieux lord se tourna vers Rose, qui se tenait toujours à l’écart, la tête baissée, prête à reprendre le chemin de l’anonymat.

« Mademoiselle Ward, » prononça Arthur avec une infinie gravité.

Elle releva les yeux.

« Votre père était le plus loyal des hommes, et le plus grand ami que cette maison ait jamais abrité. La dette que les Pendelton ont contractée envers votre famille ne pourra jamais être entièrement effacée, mais la justice a commencé son œuvre aujourd’hui. » Il prit doucement la main de la jeune femme dans les siennes. « Vous ne remettrez plus jamais ce tablier. La réhabilitation de la mémoire de votre père sera publique, et sa maison de campagne vous sera restituée avec tous les honneurs qui lui sont dus. »