C’est alors qu’un bruissement discret se fit entendre derrière elle. Rose fit un pas en avant. Son maintien n’avait plus rien de la servante docile et effacée. Elle se tenait droite, le port altier, une assurance souveraine dans les yeux.
« Vous commettez une grave erreur, Madame, » déclara calmement Rose.
Victoria se retourna avec férocité. « Tais-toi, misérable fille ! Tu n’es qu’une souillon ! Higgins, faites-la sortir immédiatement avant que je ne lui arrache les yeux ! »
Mais le majordome ne bougea pas d’un pouce. Il garda les yeux fixés droit devant lui, ignorant superbement l’ordre de sa maîtresse.
« Higgins ! » hurla Victoria.
« Higgins obéit aux ordres qui lui sont donnés depuis plusieurs mois, Victoria, » déclara Arthur d’une voix posée. « Mais pas aux miens. »
Un frisson glacial glissa le long de l’échine de Victoria. Elle regarda alternativement Arthur, Higgins, et enfin Rose. Il y avait dans l’atmosphère quelque chose d’anormal, une pièce du puzzle qu’elle n’arrivait pas à emboîter.
« De quoi parles-tu ? » balbutia-t-elle, sentant un gouffre vertigineux s’ouvrir sous ses certitudes.
Rose porta la main à son col, dénoua le ruban noir qui retenait son col de servante et retira son bonnet de lin blanc. Ses longs cheveux sombres se déversèrent sur ses épaules avec une grâce aristocratique. Elle plongea la main dans la poche profonde de sa jupe et en sortit un document orné d’un ruban bleu et scellé d’un sceau d’or officiel.
« Permettez-moi de me présenter convenablement, Madame la baronne, » dit Rose d’une voix où résonnait une autorité sans appel. « Je m’appelle Rose Duvalier. Fille unique d’Edmond Duvalier, le fondateur du syndicat d’investissement auquel vous avez cru vendre les terres de cette famille. »
Victoria chancela, heurtant le coin de la lourde table en acajou. Le souffle lui manqua complètement.
« C’est… c’est impossible… Edmond Duvalier est mort il y a trois ans… »
« En effet, » répliqua Rose en s’approchant avec une lenteur calculée. « Mon père est mort brisé, après que votre propre père, sir Reginald, l’eut escroqué de toute sa fortune dans l’affaire minière de Cornouailles, il y a vingt ans. Vous pensiez avoir hérité du génie malfaisant de votre père pour la spoliation financière ? Vous n’en avez hérité que de l’aveuglement. Lorsque vous avez cherché un acquéreur discret et étranger pour brader les biens des Ashford, vos intermédiaires véreux à Londres se sont adressés à mon cabinet. Nous savions exactement qui vous étiez. Et nous savions exactement ce que vous prépariez. »
La panique de Victoria se mua en terreur pure. « Le télégramme… l’argent à Genève… »
« Il n’y a aucun argent à Genève, » répondit Rose avec un sourire sans chaleur. « Les instructions de transfert ont été interceptées et redirigées il y a quarante-huit heures par la chancellerie royale et le service des fraudes de la Banque d’Angleterre. Les fonds que vous avez tenté de dérober ont été consignés sous séquestre judiciaire ce matin même. En croyant signer la vente définitive de Blackwood, vous n’avez fait que signer une reconnaissance de dette pour détournement de biens matrimoniaux et banqueroute frauduleuse sous seing privé. »
« Non… Non ! » Victoria se mit à fouiller convulsivement dans son petit réticule posé sur un guéridon, cherchant désespérément une clef, une arme, ou peut-être une fiole.
Arthur fut plus rapide. D’un geste sec et sans brutalité superflue, il lui saisit le poignet, lui arrachant le sac des mains pour le jeter sur la table. Le contenu se répandit : une montre en or, un flacon de sels et un billet de train pour le paquebot de Douvres daté du soir même.
« Tu avais tout prévu, n’est-ce pas ? » murmura Arthur, écœuré. « La fuite à minuit, pendant que je serais endormi. Tu m’aurais laissé ici avec les huissiers au lever du jour. »
« Arthur, je t’en conjure ! » supplia Victoria, tombant à genoux, agrippant le bas du pantalon de son mari, oubliant toute fierté dans l’effondrement total de sa machination. « C’était une folie ! J’étais égarée, désespérée ! Ils m’ont manipulée ! Cette femme te tend un piège à toi aussi ! Ne vois-tu pas qu’elle cherche la ruine de notre maison par vengeance contre mon père ? Si tu me livres à la justice, le scandale éclaboussera le nom des Ashford pour toujours ! La reine vous bannira de la cour ! Tu ne peux pas laisser le nom de ta famille être traîné dans la boue des tribunaux ! »
Arthur la contempla du haut de sa stature. Pendant un instant fugace, une ombre de pitié traversa son visage émacié, le souvenir douloureux de la jeune fille radieuse qu’il avait demandée en mariage sous les rosiers de Bath. Mais l’illusion s’était dissipée pour toujours, balayée par la puanteur de la trahison.
« Le nom des Ashford a survécu à la guerre des Deux-Roses, Victoria. Il a survécu à la peste et aux régicides. Il survivra au procès d’une voleuse. »
Il se dégagea de son étreinte sans un regard de plus, reculant de trois pas vers la fenêtre qui donnait sur la cour d’honneur.
Au dehors, le claquement régulier de sabots sur les pavés mouillés résonna dans le crépuscule grandissant. Les lanternes d’une voiture fermée tranchèrent le brouillard épais qui montait des douves. Deux hommes en redingote sombre descendirent du véhicule, accompagnés de l’inspecteur en chef de Scotland Yard, reconnaissable à sa silhouette massive et à son chapeau melon.
« Ils sont là, » dit calmement Rose en se tournant vers Arthur.
Victoria se releva d’un bond, le visage déformé par une rage sauvage. Comprenant que son destin était scellé, elle courut vers la cheminée monumentale, s’empara du lourd tisonnier en fer forgé et se rua vers Rose avec l’énergie du désespoir.
« Tu paieras pour ça, vipère ! » hurla-t-elle, brandissant l’arme de métal.