Antoine posa le badge argenté sur le buvard vert de son bureau. Le métal claqua doucement sur le sous-main.
— Le père de Chloé, Marc Vasseur, était le trésorier de l’Académie à l’époque, commença le directeur d’une voix posée mais tranchante comme une lame d’acier. Il gérait les fonds de rénovation du campus. Deux cent cinquante mille euros avaient mystérieusement disparu des comptes de l’association sportive et artistique quelques semaines avant que Camille ne disparaisse. J’avais demandé un audit interne. Camille était passionnée de gestion et elle m’aidait à classer les pièces comptables le soir. Elle m’avait dit avoir trouvé une anomalie flagrante dans les registres. Mais avant qu’elle ne puisse me remettre son rapport… elle s’est volatilisée.
Chloé releva la tête, les yeux écarquillés par une terreur sans feinte.
— Mon père n’a rien à voir avec ça ! C’est faux !
— Alors expliquez-moi ce que ce badge faisait dans vos affaires, mademoiselle, répliqua Antoine en s’approchant de la table. Ce modèle précis permettait d’ouvrir la grille d’aération centrale et l’accès au réseau de canalisations sous le vieux théâtre. Camille avait gravé le chiffre 4 dessus parce qu’il s’agissait du secteur 4, sous la scène. C’est là que son groupe répétait.
Hélène s’avança d’un pas, la respiration saccadée. Les pièces du puzzle s’assemblaient avec une terrifiante clarté dans son esprit.
— Monsieur le Directeur, osa-t-elle prononcer. Ce soir-là… Chloé n’était pas seule dans les couloirs. Après la répétition, j’ai vu une silhouette vêtue d’un manteau sombre près des anciens vestiaires. Quelqu’un d’adulte. Quelqu’un qui avait la clé des passe-partout.
Chloé poussa un cri étouffé et porta les mains à son visage. Ses larmes, cette fois bien réelles, coulèrent en traînées noires de mascara le long de ses joues.
— Je ne savais pas ! hoqueta la jeune fille en éclatant en sanglots convulsifs. Je vous le jure, monsieur Delmas, je ne savais pas ce qu’il avait fait !
— De qui parlez-vous, Chloé ? ordonna Antoine, le visage déformé par une douleur déchirante. De qui parlez-vous ?
— Mon père… Il est venu me chercher après la répétition ce soir-là, avoua-t-elle entre deux hoquets. Camille était furieuse. Elle avait découvert des fausses factures signées par lui pour les travaux de réfection du sous-sol. Elle lui a hurlé dessus dans le vestiaire. Elle lui a crié qu’elle allait vous remettre les originaux le lendemain matin à la première heure. Mon père m’a dit de monter dans la voiture et d’attendre. Il est retourné à l’intérieur pour lui parler. Pour la calmer, disait-il…
Un silence de mort tomba dans la pièce. Seuls les sanglots étouffés des deux amies de Chloé troublaient l’atmosphère pesante.
— Il est revenu vingt minutes plus tard, poursuivit Chloé d’une voix brisée, presque inaudible. Il avait le visage blanc comme la craie. Il tenait ce dossier… ce vieux dossier contenant les pièces comptables qu’il avait arraché à Camille. Il m’a ordonné de ne jamais dire qu’il était entré dans l’école ce soir-là. Il m’a dit que Camille s’était enfuie par la porte de derrière pour aller voir la police. Le lendemain, la police trouvait son sac et ses affaires dispersées… et mon père a gardé ce dossier enfermé dans son coffre personnel à la maison pendant trois ans.
— Pourquoi l’avez-vous aujourd’hui ? demanda Hélène, le cœur battant à tout rompre.
Chloé leva des yeux rougis et suppliants vers le directeur.
— Parce que ce matin, mes parents ont commencé à faire leurs cartons. Mon père a annoncé hier soir que nous partions définitivement vivre à l’étranger la semaine prochaine, au Canada. Il m’a demandé de jeter plusieurs vieux dossiers encombrants à la benne de l’Académie pour ne laisser aucune trace chez nous. J’ai pris ce classeur sans savoir ce qu’il contenait exactement… Le badge devait être coincé entre deux intercalaires. Il est tombé quand j’ai heurté le seau… Je ne voulais pas… Je ne savais pas ce qu’il lui avait fait !
Antoine Delmas chancela. Il dut s’appuyer des deux mains sur le bord de son bureau massif pour ne pas s’effondrer. Son regard fixa le portrait de sa fille, suspendu au mur, éclatant de jeunesse et d’insouciance.
— Où est-elle, Chloé ? souffla-t-il, la voix brisée par l’effroi de la vérité qui se dessinait. Où est mon enfant ?
— Je ne sais pas, hurla Chloé en se recroquevillant. Il ne m’a rien dit ! Mais… mais l’entreprise qui a coulé la nouvelle dalle de béton dans le sous-sol du théâtre… c’était l’entreprise de mon oncle. Les travaux ont été faits cette nuit-là, en urgence, sous prétexte d’une fuite d’eau majeure.
L’air devint irrespirable dans le bureau. Hélène sentit un frisson glacial lui paralyser l’échine. La fuite d’eau. Elle s’en souvenait parfaitement. Le samedi matin suivant la disparition, on lui avait interdit l’accès aux sous-sols du vieux théâtre sous prétexte que le sol était inondé et dangereux. Le lundi, une chape de béton frais recouvrait entièrement l’ancienne fosse d’orchestre, scellée à tout jamais pour de prétendues raisons de consolidation structurelle.
Sans prononcer un seul mot de plus, Antoine décrocha le téléphone fixe posé sur son bureau. Ses mains tremblaient d’une rage sourde et tragique.
— Ici Antoine Delmas, directeur de l’Académie Delmas. Passez-moi immédiatement le procureur de la République et la brigade criminelle. J’ai des révélations et des preuves matérielles concernant l’homicide et la disparition de Camille Delmas. Et envoyez une patrouille au domicile de Marc Vasseur avant qu’il ne prenne la fuite.
Quarante-cinq minutes plus tard, l’Académie Delmas était plongée dans un chaos méthodique. Les sirènes hurlantes des véhicules de police et de secours déchiraient la quiétude bourgeoise du quartier. Des rubans jaunes délimitant la scène de crime barraient l’accès à la cour d’honneur. Les élèves avaient été confinés dans les salles de classe, observant par les fenêtres le ballet incessant des enquêteurs de la police scientifique vêtus de combinaisons blanches intégrales.