« C’est faux ! Je n’ai fait que lui couper les cheveux ! C’est une affaire de famille ! La justice ne s’occupe pas de ces choses-là ! »
« Les violences conjugales et intrafamiliales ne sont pas des affaires de famille, madame, coupa sèchement Maître Laurent. Elles relèvent du code pénal. L’altération physique délibérée commise durant le sommeil constitue une circonstance aggravante majeure. Sans parler du harcèlement moral documenté par les messages vocaux que vous avez laissés à ma cliente ces six derniers mois, messages dans lesquels vous la menacez ouvertement si elle ne pourvoit pas à vos besoins financiers personnels. »
L’atmosphère bascula alors dans une urgence panique. Patrick se précipita vers son téléphone posé sur le plan de travail, composant fébrilement un numéro.
« Je vais appeler Marc. Il est juriste, il va régler ça en deux minutes. »
« Appelle qui tu veux, Patrick, lui dis-je d’un ton glacial. Mais Marc te dira exactement ce que Maître Laurent vient d’énoncer. En attendant, ton abonnement téléphonique est rattaché au compte de ma société. Il sera suspendu à midi précis, tout comme la ligne fixe et la connexion internet de cette maison. Les contrats d’eau et d’électricité restent à mon nom, mais j’ai demandé la résiliation immédiate pour cause de départ du logement. Dans quarante-huit heures, les compteurs seront coupés. »
Le téléphone de Patrick émit une série de bips stridents avant de basculer sur une boîte vocale. Il fixa l’écran avec une incrédulité grandissante, avant de lever vers moi un regard où la panique commençait enfin à supplanter l’orgueil.
« Et ma voiture ? La Porsche sur le parking ? Les clefs sont dans l’entrée ! »
« La voiture est louée en leasing au nom de ma société pour mes propres déplacements professionnels, précisai-je sans ciller. Tu n’étais qu’un conducteur secondaire autorisé. J’ai révoqué cette autorisation ce matin à cinq heures par lettre recommandée électronique adressée au loueur, avec copie à la police d’assurance. Si tu mets le contact, le véhicule sera signalé comme détourné. D’ailleurs, la dépanneuse mandatée pour la récupérer devrait arriver d’une minute à l’autre. »
Evelyn s’effondra sur l’un des tabourets de bar, les mains tremblantes, les yeux écarquillés par l’ampleur du désastre qu’elle venait elle-même de déclencher. Elle cherchait le regard de son fils, mais Patrick ne la regardait plus. Pour la première fois depuis que je les connaissais, le lien toxique qui unissait cette mère possessive à son enfant gâté montrait ses premières fêlures.
« Patrick… murmura-t-elle, la voix brisée. Dis-lui qu’elle ne peut pas faire ça. Mes médicaments… mes séances de rééducation chez le kinésithérapeute… qui va payer ? »
Patrick ne répondit pas. Il semblait soudain mesurer le vide absolu qui s’ouvrait sous ses pieds. Pendant des années, il avait vécu dans l’illusion confortable que notre confort matériel était un acquis immuable, un décor naturel planté autour de son ego. Il avait oublié d’où venait l’argent. Il avait oublié les réunions jusqu’à minuit, les négociations interminables à New York et Chicago, les bilans financiers épluchés le dimanche soir pendant qu’il regardait des tournois de golf à la télévision en critiquant mon manque de disponibilité.
« Tu ne peux pas nous mettre à la rue du jour au lendemain, balbutia-t-il, la voix assourdie. La loi protège les conjoints. On est mariés sous le régime de la communauté ! »
Maître Laurent eut un mince sourire sans joie.
« Vous étiez mariés sous le régime de la séparation de biens pure et simple, monsieur Vane. Contrat rédigé et signé le quatorze juin devant notaire, préalablement à la célébration de votre union. Tous les actifs majeurs ont été acquis par madame ou par des entités juridiques dont elle détient le contrôle exclusif. Vous n’avez aucun droit sur ce patrimoine. Quant au devoir de secours, il est manifestement caduc lorsque l’époux se rend complice de voies de fait d’une telle gravité sur son conjoint. »
L’huissier consulta sa montre à gousset, brisant la chape de plomb qui pesait sur la pièce.
« Il est sept heures dix. Madame Vane vous accorde jusqu’à sept heures quarante pour rassembler vos vêtements et vos effets d’hygiène personnelle. Un sac chacun. Tout le reste — mobilier, œuvres d’art, équipement électroménager et matériel informatique appartenant à la société — restera sous séquestre jusqu’à la décision du juge aux affaires familiales. Passé ce délai, les agents de police procéderont à votre évacuation matérielle. »
« Un sac ? s’écria Evelyn, se redressant soudain avec une fureur sénile. Mais toutes mes robes sont à l’étage ! Mes bijoux dans le coffre ! Les tableaux dans le salon que Patrick a choisis ! »
« Les bijoux de famille de Patrick sont dans le petit coffre de l’entrée, ils vous appartiennent, répondis-je calmement. Tout le reste a été payé par mes comptes personnels. Les factures sont numérisées et archivées. Vous n’emporterez rien d’autre que ce que vous portez et le strict nécessaire pour les prochains jours. »
Patrick fit un pas vers moi, non plus menaçant, mais suppliant. La métamorphose était presque écœurante de rapidité. Les épaules voutées, les yeux rougis, il tenta de prendre mes mains, mais je fis un pas en arrière, laissant l’huissier s’interposer de nouveau.
« Sam… écoute-moi. On peut parler. On est allés trop loin cette nuit, maman et moi, je le reconnais. C’était stupide. Une mauvaise réaction, de la jalousie… Tu as tellement de succès ces derniers temps, je me sentais inutile, diminué. C’était une erreur monumentale. Mais ne détruis pas notre mariage pour ça. Regarde tout ce qu’on a construit ensemble ! »
« Nous n’avons rien construit ensemble, Patrick. J’ai bâti une forteresse pour me protéger du monde, et j’ai eu la faiblesse de t’y inviter avec ta mère. Vous n’étiez pas des partenaires. Vous étiez des parasites qui se croyaient propriétaires des lieux parce qu’on leur laissait les clefs. »
Je posai la main sur mon crâne tondu. La sensation de la peau nue sous mes doigts n’était plus une marque d’infamie, mais un rappel brutal de la réalité.