Un bruit sec retentit dans l’entrée. La lourde porte palière venait de claquer.
Des talons hauts martelèrent le sol de marbre du vestibule. Une voix aiguë, habituée à commander au personnel et aux comités de patronage, résonna avec une arrogance glaciale avant même que sa propriétaire n’apparaisse dans la pièce.
— Édouard ? Pourquoi l’ascenseur est-il bloqué au septième étage ? J’ai dû monter par l’escalier de service, c’est absolument intolérable ! Et qu’est-ce que c’est que ce désordre ?
Geneviève Valmont fit irruption dans la cuisine. Elle portait un manteau de zibeline entrouvert sur un tailleur Chanel beige, son cou flétri ceinturé d’un triple rang de perles fines. Son visage impeccablement poudré se figea dès qu’elle découvrit la scène : son fils blême et défait, deux agents de sécurité inconnus bloquant le passage, sa belle-fille au visage ensanglanté, et cet homme plus âgé, debout au centre de la pièce avec une autorité presque royale.
— Mais… qui êtes-vous ? s’indigna la matriarche en resserrant son col de fourrure contre elle. Édouard, fais expulser ces individus sur-le-champ ! Camille, espèce de petite sotte, essuie ce sang, tu as l’air d’une souillon. Que va penser le personnel ?
Antoine Moreau tourna lentement les yeux vers elle. Son regard était si tranchant, si dénué de toute chaleur humaine, que Geneviève recula d’un demi-pas, son assurance mondaine vacillant pour la première fois.
— Madame Valmont, dit Antoine d’un ton d’une courtoisie venimeuse. Il paraît que vous trouviez ma fille trop insignifiante pour porter votre nom.
Geneviève fronça les sourcils, cherchant vainement à placer ce visage aux traits aristocratiques mais durcis par les vents du large.
— Votre fille ? Quelle fille ? De quoi parlez-vous ?
— Permettez-moi de me présenter convenablement. Je suis Antoine Moreau.
Le silence retomba, plus violent encore. Geneviève porta une main gantée à sa gorge. Elle qui passait ses semaines à scruter les colonnes du Figaro Économie et les listes d’invités des dîners de gala les plus fermés de la capitale connaissait parfaitement ce nom. C’était l’homme d’affaires insaisissable que son défunt mari avait tenté d’approcher pendant vingt ans pour obtenir un mandat de gestion, sans jamais recevoir autre chose qu’un refus poli de la part de ses secrétaires.
— Vous… vous êtes Antoine Moreau ? bégaya la vieille femme, son teint beige virant à la couleur du plâtre. Mais… Camille… Camille n’est qu’une orpheline de province…
— Camille est mon unique héritière, rugit soudain Antoine, abandonnant son calme pour une seconde d’une fureur contenue qui fit tressaillir les murs de l’appartement. Elle a choisi de vivre simplement, de créer son propre chemin sans utiliser mon nom pour s’épargner les parasites de votre espèce. Et vous en avez profité pour l’humilier. Votre fils vient de lever la main sur elle et sur l’enfant qu’elle porte.
Geneviève jeta un regard affolé à son fils.
— Édouard… ce n’est pas vrai ? Dis-moi que ce n’est pas vrai !
Édouard ne répondit pas. Ses yeux hagards restaient fixés sur la chemise en cuir noir posée sur la table.
— Maman… nous sommes ruinés, murmura-t-il, la voix brisée. Ils ont tout. Dubaï, la Suisse, les créances… Ils ont tout racheté.
La vieille femme chancela, cherchant un appui contre le dossier d’un fauteuil. L’édifice de mensonges, d’arrogance de classe et de mépris raffiné sur lequel elle avait bâti toute sa vie sociale venait de s’effondrer en une fraction de seconde sous le poids d’une réalité brutale.
— Non… non, ce n’est pas possible, bredouilla-t-elle, ses perles tremblant contre son cou. Nous pouvons trouver un arrangement. Nous sommes des gens civilisés. Édouard a été maladroit, le stress professionnel l’a dépassé… Camille, ma chérie, dis-leur ! Nous sommes une famille, après tout ! Pense à ton enfant, pense à la réputation de ton fils !
Camille la regarda sans haine, mais avec un dégoût si profond que Geneviève se tut net.
— Maître Berthier, mon avocate, dépose la demande de divorce pour faute dans une heure, dit calmement Camille. Les certificats de l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu sont déjà prêts. Vous ne toucherez jamais cet enfant. Vous ne le verrez jamais grandir. Vous n’aurez même pas le droit de prononcer son nom.
À cet instant précis, une douleur aiguë et fulgurante déchira le bas-ventre de Camille. Elle poussa un cri étouffé, ses genoux fléchirent, et elle dut s’agripper désespérément au bras puissant de son père pour ne pas s’effondrer sur le sol.
— Camille ! s’écria Antoine, la panique perçant enfin sous son masque de marbre.
— Le bébé… haleta-t-elle, le front trempé d’une sueur glacée. Papa… ça commence. Les contractions.
Antoine se tourna immédiatement vers le second homme resté près de la porte.
— Marc, appelle le docteur Keller à la clinique de la Muette. Dis-lui qu’on arrive. Bloquez la circulation si nécessaire avec les escortes de l’ambassade. Qu’une équipe complète nous attende aux urgences obstétriques !
Les deux gardes du corps s’activèrent instantanément avec une précision militaire. L’un d’eux soutint Camille avec précaution pendant que l’autre maintenait les portes de l’ascenseur ouvertes et dégageait le passage.
Alors qu’ils soutenaient Camille vers la sortie, Édouard fit un mouvement désespéré vers elle, les yeux injectés de sang.
— Camille, attends ! Tu ne peux pas me faire ça ! Tu ne peux pas me laisser seul avec ça ! Mon père va me tuer si la banque fait faillite ! Je t’en supplie !
Antoine Moreau s’interposa. Il ne leva pas la main, il ne cria pas. Il se pencha simplement vers le visage défait de son gendre, si près qu’Édouard put sentir le souffle glacial de sa sentence.
— Si vous essayez d’approcher ma fille ou mon petit-fils à moins de cinq cents mètres, monsieur Valmont, je ne me contenterai pas de détruire votre banque. Je ferai en sorte que chaque centime que vous gagnerez dans le restant de vos jours soit saisi, que chaque employeur potentiel reçoive votre casier judiciaire, et que vous passiez les dix prochaines années de votre vie derrière les barreaux d’une prison de la République pour abus de confiance et escroquerie en bande organisée. Le procureur a déjà le dossier sur son bureau.