La stupeur céda la place à un gouffre encore plus sombre. Isabel sentit ses genoux fléchir légèrement, mais elle se força à rester droite. Les titres de propriété. Les signatures.
Soudain, une série de souvenirs se mirent en place dans son esprit avec la violence d’un couperet qui tombe. Six mois plus tôt, Tomás était venu la voir un dimanche après-midi. Il avait apporté des pâtisseries, s’était montré prévenant, lui avait embrassé le front comme au temps de son enfance. Il avait sorti une liasse de documents de sa mallette en cuir. « Mamá, ce sont les papiers pour la régularisation de ton bail et de ta petite pension d’invalidité. Il faut que tu signes ici, ici et là, pour que le notaire s’en occupe à ma place. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ? »
Elle n’avait même pas mis ses lunettes de lecture. Pourquoi aurait-elle douté de l’enfant pour lequel elle s’était saigné les mains pendant trente ans ? Elle avait signé chaque page où figurait une croix tracée au crayon.
« Tu n’as pas fait ça… » souffla Isabel en regardant son fils.
Tomás ne répondit pas à sa mère. Il fixait Don Gonzalo avec des yeux exorbités, transpirant à grosses gouttes. « Monsieur Mendoza… Gonzalo… C’est un malentendu. Le terrain existe, l’affaire est saine ! L’argent du fonds d’investissement est déjà engagé sur les chantiers de la rocade ! On ne peut plus faire marche arrière maintenant ! »
« Quel terrain ? » demanda la voix d’Isabel, tranchante comme une lame d’acier. Elle s’avança d’un pas vers Tomás. Elle ne paraissait plus vieille, elle ne paraissait plus fragile. La douleur brute s’était muée en une dignité souveraine, écrasante. « Tomás. De quelle terre parles-tu ? Ta famille n’a jamais possédé qu’un lopin de rocaille aride et une masure délabrée dont ton père n’a même pas pu payer l’hypothèque avant de mourir d’une pneumonie dans un lit d’hôpital public ! Quel terrain as-tu donné en gage aux banques ? »
Un silence sépulcral s’abattit de nouveau sur l’assemblée.
Don Gonzalo comprit avant tout le monde. Son visage passa du rouge au violacé. « Le dossier de garantie bancaire… Ce n’était pas un bien personnel. C’étaient les titres hypothécaires des logements de l’ancienne coopérative ouvrière… ceux que ma société devait réhabiliter ! Tu as imité des procurations pour détourner les fonds de garantie vers ton compte personnel avant de signer le contrat de mariage ! »
« Non ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! » hurla Tomás, les yeux éperdus, cherchant une issue dans le regard de ses amis, de ses collègues, des puissants qu’il avait courtisés pendant des mois. Mais chacun fuyait ses yeux. Ses amis d’université reculaient imperceptiblement vers les arcades de pierre ; les notables détournaient la tête avec un dégoût ostensible.
Isabel glissa sa main droite dans la poche intérieure de sa veste. Ses doigts effleurèrent l’enveloppe rigide. La carte d’anniversaire qu’elle avait achetée deux jours plus tôt avec les quelques pièces économisées sur son budget de courses. Elle se souvint des heures passées le soir, sous l’ampoule nue de sa cuisine, à soigner ses lettres pour que son fils ne voie pas que sa main tremblait de fatigue. Elle avait écrit avec son cœur : « Mon fils, où que la vie te mène, tant que je vivrai, tu auras un foyer où tu seras toujours le bienvenu. »
Elle sortit lentement l’enveloppe.
Tomás la vit. Il crut sans doute qu’il s’agissait d’une preuve, d’un document compromettant ou d’une quelconque pièce d’identité qui viendrait achever de le ruiner devant l’homme qui tenait son destin entre ses mains.
« Donne-moi ça ! » s’écria-t-il d’un ton hystérique en se précipitant vers elle.
Il tenta de lui arracher l’enveloppe des mains. Mais Isabel ne lâcha pas prise immédiatement. Dans ce bref contact physique, leurs peaux se touchèrent. Tomás sentit la corne épaisse des doigts de sa mère, cette paume rugueuse qui avait frotté son dos lorsqu’il était enfant, qui avait soigné ses genoux écorchés, qui avait séché ses larmes lorsqu’il échouait à ses examens. Une onde de choc sembla traverser le corps du jeune homme. Ses yeux rencontrèrent ceux d’Isabel.
Dans le regard de sa mère, il n’y avait ni haine, ni fureur, ni désir de vengeance. Il n’y avait qu’un vide immense, un abîme de désolation et de pitié.
« Tu as honte de moi, Tomás », dit-elle très calmement, d’une voix que seul le premier cercle pouvait entendre. « Tu as tellement honte de la femme qui a récuré les sols pour que tu puisses porter des chemises de soie que tu as préféré m’enterrer vivante dans le cœur des autres. Mais regarde autour de toi. Regarde bien cet endroit. »
Elle fit un geste lent de la main pour désigner les jardins somptueux, les lustres suspendus aux branches des orangers, les tables garnies d’argenterie et de cristal taillé, les invités pétrifiés dans leurs atours princiers.
« Rien de tout cela ne t’appartient », poursuivit-elle sans hausser le ton. « Tu as cru pouvoir acheter leur respect en vendant ton propre sang. Mais pour ces gens-là, tu ne seras jamais l’un des leurs. Tu n’es qu’un imposteur sans racine. Et aujourd’hui, tu as perdu le seul endroit au monde où tu n’avais pas besoin de mentir pour être aimé. »
D’un mouvement sec, elle lâcha la carte. L’enveloppe tomba sur les dalles de pierre, glissant sur le ruban de soie blanche abandonné à côté des roses rouges écrasées.
« Garde-la », ajouta-t-elle. « C’était ton cadeau d’anniversaire. C’est le dernier que tu recevras de moi. »
Lucía, les yeux rougis par des larmes de colère et d’humiliation, fit un pas vers son père. « Papa, fais-le partir d’ici. Fais-les tous partir. Annule la réception. Tout est fini. »