La pluie commençait à frapper les vitres teintées du véhicule avec une régularité de métronome. Sur la banquette arrière, mon dossier de travail reposait sur mes genoux, ouvert à la page cinquante-quatre : les clauses de restructuration de la dette de la compagnie aérienne. Douze banques internationales s’étaient déjà retirées du tour de table financier au cours des six mois précédents, effrayées par l’effondrement des marges opérationnelles et la dégradation de la note souveraine du transporteur. Mon fonds d’investissement, Monroe AeroCapital, était leur dernière bouée de sauvetage. Un chèque de 1,2 milliard de dollars, garanti sur leur flotte de long-courriers neufs, en échange d’une restructuration managériale drastique et de trois sièges au conseil d’administration.

J’avais le téléphone plaqué contre l’oreille. La voix de Vance résonna dans le haut-parleur, hésitante, presque servile.

« Madame Monroe… je vous assure personnellement qu’Eliza est installée en toute sécurité. Une hôtesse senior a été affectée à son service exclusif pour tout le vol vers Genève. Nous avons également prévu un accueil VIP personnalisé dès son atterrissage en Suisse pour l’escorter jusqu’au conservatoire. »

« Monsieur Vance », dis-je d’une voix où chaque mot pesait le poids du marbre, « vous venez d’éviter de justesse une intervention judiciaire pour séquestration arbitraire et discrimination caractérisée sur une mineure. Ne cherchez pas à vous féliciter d’avoir réparé la moitié de ce que votre employée a détruit. Donnez-moi ma fille. »

Un court silence, puis le souffle familier d’Eliza emplit l’écouteur.

« Maman ? »

Toute la rigidité qui maintenait mes épaules droites menaça de se briser en entendant ce mot. Mais je devais tenir bon pour elle. La faiblesse n’a jamais protégé personne de la férocité du monde réel.

« Je suis là, mon cœur. Respire. Dis-moi la vérité : est-ce que tu te sens capable de faire ce voyage, ou est-ce que je demande au commandant de te faire débarquer pour que mon chauffeur vienne te chercher ? »

Le silence d’Eliza dura cinq longues secondes. Dans ce silence, j’entendis toute la détermination de ses douze ans, cette force tranquille qu’elle avait puisée dans les heures solitaires passées à répéter des sonates de Bach jusqu’à ce que ses petits doigts en soient meurtris.

« Je vais à Genève, maman », répondit-elle d’une voix posée, limpide, débarrassée de tout tremblement. « C’est la finale du concours Reine Élisabeth junior. J’ai travaillé six mois pour ce concert. Je ne vais pas laisser une femme qui a peur d’une carte d’embarquement décider si je dois jouer ou non ce soir. »

Un sourire involontaire étira mes lèvres, malgré la rage sourde qui continuait de brûler dans ma poitrine.

« Très bien. Ton violon est au-dessus de toi ? »

« Oui. Personne n’y a touché. »

« Alors assieds-toi, attache ta ceinture et écoute de la musique pendant le vol. Je m’occupe du reste. Je serai dans la salle à Genève avant le début de la troisième épreuve. Je te le promets. »

« D’accord, maman. Je t’aime. »

« Je t’aime, Eliza. »

La ligne se coupa. Ma voiture s’immobilisa sous le gigantesque auvent de verre et d’acier du siège social. Deux portiers en uniforme se précipitèrent pour ouvrir ma portière avec un parapluie noir immense. À l’intérieur du hall d’accueil, une petite armée d’hommes et de femmes en costumes sur mesure attendait déjà en demi-cercle, les visages tendus, crispés par une anxiété palpable.

Au centre de ce groupe se tenait Julian Keller, le directeur général exécutif de Crown Atlantic.

Keller avait la cinquantaine élégante des patrons formés aux affaires internationales : cheveux argentés coupés court, silhouette athlétique entretenue par le squash matinal, costume trois-pièces taillé chez un grand tailleur de Savile Row. Mais en cet instant précis, le vernis craquait. Son nœud de cravate était légèrement de travers, et ses yeux trahissaient une terreur viscérale, celle d’un capitaine qui voit son navire percuter un récif à pleine vitesse sans pouvoir virer de bord.

Dès que mes talons claquèrent sur le marbre blanc de l’atrium, Keller s’avança vers moi, les mains ouvertes dans un geste d’apaisement presque désespéré.

« Celeste… mon Dieu, je ne sais pas quoi dire. Je viens d’avoir le rapport complet par téléphone. C’est une catastrophe absolue. Je n’ai pas de mots pour qualifier le comportement de cette hôtesse. Je vous assure que des mesures disciplinaires immédiates… »

Je ne lui serrai pas la main. Je ne m’arrêtai même pas pour le regarder. Je continuai d’avancer d’un pas rapide et mesuré en direction des ascenseurs privés menant au trentième étage, l’obligeant, lui et sa suite d’avocats et de directeurs financiers, à me suivre au pas de charge.

« La salle du conseil est prête, Julian ? » demandai-je sans ralentir.

« Oui, bien sûr. Tout le comité exécutif est présent, ainsi que les représentants des actionnaires minoritaires. Mais nous pouvons reporter la séance si vous préférez aller rejoindre Eliza… »

« Nous ne reportons rien », coupai-je en montant dans la cabine de l’ascenseur qui se referma sur notre délégation dans un sifflement pneumatique. « Vos créances arrivent à échéance ce soir à dix-huit heures auprès du consortium bancaire européen. À dix-huit heures et une minute, sans ma garantie de signature, votre compagnie est déclarée en cessation de paiement technique. Vous pensez vraiment que nous avons le luxe de reporter ? »

Keller déglutit difficilement. Autour de lui, le directeur financier consulta fébrilement sa montre. Il était quatorze heures quarante-cinq. Le compte à rebours était enclenché.

L’étage de la direction générale offrait une vue panoramique sur les pistes de l’aéroport au loin, dissimulées sous un rideau de pluie grise. Au centre de la vaste pièce lambrissée de noyer se trouvait une immense table en verre dépoli, autour de laquelle douze personnes s’étaient déjà levées à mon entrée. Sur la table reposaient trois exemplaires reliés de cuir bleu nuit : les contrats de financement de 1,2 milliard de dollars, prêts pour le paraphe final.