Et Evelyn ?
Sur l’enregistrement, ma mère s’était rassise. Elle tenait une tasse de thé d’une main. Elle regardait fixement la surface de l’eau où ma fille s’enfonçait lentement, sans faire un geste, sans crier, sans même esquisser le moindre mouvement pour tendre la perche de sauvetage posée à deux mètres d’elle.
Elle attendait simplement que les remous s’apaisent.
Ce n’était que lorsque Claire avait surgi par la baie vitrée de la cuisine, alertée par un bruit anormal, qu’Evelyn s’était levée en feignant la surprise, poussant un cri sans larmes et restant sur le bord pendant que la gouvernante plongeait tout habillée pour arracher Lily au fond bleu de la piscine.
Un silence de mort régna dans le bureau après la fin de la séquence.
Le sergent Harris posa une main ferme sur son étui de service avant de faire un pas vers ma mère.
— Evelyn Bennett, vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’homicide au premier degré sur mineure. Vous avez le droit de garder le silence…
— C’est un malentendu technique, articula ma mère d’une voix étranglée, refusant de me regarder. Ce n’est pas ce que vous croyez. Arthur, dis-leur ! C’était un accident, j’ai voulu recoudre une couture défaite sur ce gilet usagé !
— Tais-toi, murmurai-je.
Je me tournai vers elle. Mes mâchoires étaient si serrées que mes dents me faisaient mal.
— Tais-toi, maman. Tu as regardé ma fille couler. Tu as attendu qu’elle meure. Pourquoi ? Dis-moi au moins pourquoi ! Tu as tout. Cette maison, ton train de vie, mes comptes qui financent chacune de tes dépenses depuis dix ans… Pourquoi Lily ?
Evelyn ne répondit pas. Alors que le policier lui passait les menottes aux poignets, elle garda le menton levé, adoptant cette moue de dédain glacial qui avait terrorisé toute mon adolescence. Mais ses yeux ne pouvaient fuir la vérité brute affichée en boucle sur les moniteurs : l’image d’un monstre en tailleur de lin.
Les trois semaines qui suivirent furent une descente aux enfers procédurale, mais aussi une lente décomposition de toutes les certitudes sur lesquelles j’avais bâti mon existence.
Lily avait été transportée à l’hôpital pour enfants d’Atlanta. Grâce aux réflexes de Claire, l’eau n’avait pas causé de lésions pulmonaires irréversibles. Elle avait passé quarante-huit heures en observation pour surveiller le risque de noyade sèche, puis nous étions rentrés à la maison. Mais les séquelles psychologiques étaient profondes. La nuit, elle se réveillait en hurlant, s’accrochant à mes bras en criant que l’eau montait dans sa chambre, que le gilet orange devenait « tout mou » et l’entraînait vers le bas.
J’avais immédiatement fait vider la piscine et installer une clôture de sécurité rigide autour de la fosse de béton dénudée. Je ne supportais plus la vue de cette eau scintillante sous les fenêtres du salon.
Evelyn, quant à elle, avait été incarcérée à la prison du comté de Fulton, sa demande de libération sous caution ayant été catégoriquement rejetée par le juge au vu de la gravité des faits et de la preuve vidéo irréfutable. Ses avocats d’affaires, grassement payés par des fonds que j’avais immédiatement fait geler par le biais d’une requête d’urgence, tentaient de plaider la démence sénile précoce ou un acte involontaire causé par la prise de somnifères.
Mais je savais que ma mère n’était pas sénile. Son esprit avait toujours été un mécanisme d’horlogerie de précision, froid, calculateur et dénué d’états d’âme. Il y avait une raison derrière ce geste. Un mobile concret, financier ou patrimonial, que la police peinait encore à cerner.
Ce fut l’avocat de la famille de Sarah, ma défunte épouse, qui apporta la première pièce manquante de ce macabre puzzle.
Un mardi matin, Maître Julian Vance demanda à me rencontrer d’urgence à son cabinet du centre-ville d’Atlanta. C’était un homme d’une soixantaine d’années, ami de longue date de mes beaux-parents, qui avait géré la succession de Sarah après l’accident tragique survenu trois ans plus tôt.
— Arthur, commença-t-il en fermant la porte de son bureau capitonné et en poussant vers moi un dossier à couverture rigide. Ce que les enquêteurs de la brigade criminelle ont découvert en perquisitionnant le coffre-fort personnel de votre mère à la banque Wells Fargo va bien au-delà d’un accès de folie passagère.
J’ouvris le dossier. À l’intérieur se trouvaient des copies d’actes notariés, des bilans de fiducie familiale et des relevés bancaires émanant de plusieurs institutions financières basées aux îles Caïmans et au Delaware.
— Je ne comprends pas, dis-je en parcourant les chiffres astronomiques alignés sur les colonnes. Sarah n’avait pas de fortune personnelle de cette ampleur. Ses parents étaient des enseignants respectés, rien de plus.
— Sarah, non. Mais son grand-oncle maternel, Richard Holloway, oui, répondit Vance avec une gravité mesurée. Monsieur Holloway n’avait pas d’héritier direct. Deux mois avant la mort de Sarah, il est décédé en Suisse en instituant une fiducie irrévocable — un trust — dont l’unique bénéficiaire finale devait être Sarah, puis, en cas de décès de celle-ci, sa descendance directe. En l’occurrence : Lily.
Je fixai l’avocat, le souffle court.
— De quelle somme parle-t-on, Julian ?
— Quarante-deux millions de dollars en obligations d’État, participations industrielles et biens immobiliers. Mais il y avait une clause très spécifique, insérée à l’époque par les gestionnaires de fortune zurichois à la demande d’Holloway, qui se méfiait de notre système judiciaire américain. Si l’héritière en ligne directe venait à décéder avant sa majorité sans laisser de fratrie, la tutelle financière exclusive et l’usufruit total des revenus du trust revenaient à l’ascendant responsable de la garde légale et matérielle désigné par défaut dans les dispositions testamentaires annexes.
Vance posa le doigt sur un paragraphe dactylographié sur papier vélin.
— Lorsque Sarah est morte il y a trois ans, vous étiez anéanti, Arthur. Vous vous souvenez des documents que vous avez signés à l’hôpital, alors que vous étiez sous sédatifs ?