Nathan, lui, ouvrit la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Son esprit cartésien, d’ordinaire si prompt à calculer les profits et les pertes, tentait désespérément de refuser la réalité qui s’imposait à lui.
— Non… murmura-t-il. Ce n’est pas possible. Tu es orpheline, tu as fait tes études grâce à des bourses…
— Des bourses financées par la Fondation Whitmore, répliqua Emily d’une voix parfaitement stable. J’ai toujours su qui j’étais, Nathan. Mais je voulais savoir qui tu étais, toi, sans mon héritage. Quand je t’ai épousé, tu n’avais rien d’autre que ton ambition. J’ai cru en toi. Mon oncle Arthur était prêt à te confier la présidence opérationnelle ce soir, non pas pour ton talent, mais parce que je lui avais affirmé que tu étais un homme loyal.
Arthur Whitmore posa sa main protectrice sur l’épaule de sa nièce.
— Le conseil d’administration extraordinaire s’est tenu cet après-midi même, Nathan. Le testament de mon défunt frère stipulait qu’à ses trente ans, sa fille unique prendrait possession de cinquante-deux pour cent des actions avec droit de vote de Whitmore International. Cet anniversaire tombe précisément aujourd’hui.
Emily se défit de la lourde veste d’Arthur pour un instant, sortit un mouchoir immaculé de la poche du vieil homme, et essuya calmement le champagne qui perlait sur son cou. Chaque geste était mesuré, empreint d’une dignité royale qui tranchait cruellement avec l’agitation désespérée des trois imposteurs face à elle.
— Tu as dit à Vanessa qu’elle allait attraper froid, Nathan, reprit Emily en le fixant droit dans les yeux. Garde ta veste. Tu en auras besoin dans la rue.
— Emily, je t’en supplie ! cria Nathan en s’effondrant presque à ses genoux, perdant toute retenue devant les caméras des journalistes économiques présents pour la fête. Pardonne-moi ! Je ne savais pas ce que je faisais ! Vanessa n’est rien pour moi, rien du tout ! C’est elle qui m’a tourné la tête, elle m’a manipulé ! C’est toi que j’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer !
Vanessa poussa un cri d’orfraie, les yeux écarquillés par la fureur et la trahison.
— Espèce de lâche ! C’est toi qui m’as promis qu’on se débarrasserait d’elle dès que tu aurais signé le contrat ! Tu m’as dit qu’elle n’était qu’un meuble inutile dans ton salon !
— Taisez-vous tous les deux ! hurla Margaret, au bord de l’apoplexie. Nathan, relève-toi ! Tu n’as pas à ramper devant cette fille ! Monsieur Whitmore, il y a un contrat de mariage ! Mon fils a des droits ! Ils sont mariés sous le régime de la communauté de biens ! La moitié de tout ce qu’elle possède lui revient de droit par la loi !
Un rictus impitoyable se dessina sur le visage d’Arthur Whitmore. Il fit un signe de tête vers l’entrée du grand salon. Deux hommes en costumes sombres, dossiers en cuir sous le bras, s’avancèrent sans bruit.
— Maître Delacroix, notre avocat en chef, s’est chargé des formalités, expliqua Arthur avec une courtoisie glaciale. Le régime de la communauté ne s’applique pas aux biens patrimoniaux issus d’un héritage direct sous fiducie, Margaret. De plus, les biens immobiliers et les comptes bancaires dont Nathan a profité ces dernières années ont tous été financés par des avances consenties par la fiducie familiale. Des avances sous forme de prêts remboursables à première demande.
L’avocat tendit un document officiel à Nathan, qui le reçut d’une main tremblante sans parvenir à en lire la première ligne.
— Sommation de payer sous quarante-huit heures, annonça l’avocat avec une neutralité professionnelle dévastatrice. Le penthouse de la Cinquième Avenue, la résidence secondaire des Hamptons, les quatre voitures de luxe enregistrées au nom de la société civile immobilière Carter, ainsi que la somme de quatre millions six cent mille dollars d’achats somptuaires non justifiés. Sans oublier les frais de bijoux et de voyages récents facturés sur la carte corporative au bénéfice de mademoiselle Vanessa Miller, ici présente.
Vanessa pâlit à son tour, reculant de deux pas dans l’espoir de se fondre dans le décor. Mais la foule s’écartait d’elle comme devant une pestiférée. Les mêmes personnes qui, une demi-heure plus tôt, lui faisaient la courbette pour obtenir les faveurs du futur président du groupe détournaient le regard avec un dégoût ostensible.
— Vous ne pouvez pas me faire ça… bégaya Nathan, les yeux injectés de sang. Emily… je t’ai donné huit ans de ma vie !
— Non, corrigea Emily d’une voix d’une douceur terrible. Je t’ai prêté huit ans de ma vie. Et aujourd’hui, le prêt arrive à échéance.
Elle se tourna vers son oncle.
— Allons-nous-en, Arthur. Cette pièce sent le vin bon marché et la pourriture.
— Un instant, ma petite, dit le vieil homme.
Arthur Whitmore se tourna vers le chef de la sécurité de l’hôtel, qui attendait ses ordres au garde-à-vous.
— Faites évacuer monsieur Nathan Carter, madame Margaret Carter et leur invitée. Qu’on leur retire leurs badges d’accès à la tour Whitmore dès cette seconde. Leurs effets personnels leur seront envoyés dans des cartons standard à l’adresse de leur choix, pourvu qu’elle soit située hors de nos propriétés.
Deux colosses en smoking s’approchèrent de Nathan. Lorsque l’un d’eux posa la main sur son bras, Nathan tenta de se débattre dans un sursaut de rage impuissante.
— Tu le regretteras, Emily ! hurla-t-il, la bave aux lèvres, tandis qu’on le traînait vers les portes de service sous les flashes des photographes. Tu n’es rien sans moi ! Une femme incapable de garder son mari ! Tu finiras seule dans ton château doré !
Emily ne cilla même pas. Elle laissa son oncle déposer à nouveau la veste de cachemire sur ses épaules et traversa le grand salon la tête haute, marchant sur les morceaux de la lettre de nomination déchirée. Les invités s’écartaient avec un respect mêlé de terreur, s’inclinant devant l’héritière légitime qui venait de briser en quelques minutes l’un des hommes les plus en vue de Manhattan.