Le cortège se met en marche vers la lourde double porte du bureau d’études, au rez-de-chaussée. Marc ouvre la marche, le visage fermé comme un masque de fer. Le notaire et Henri le suivent, tandis que Rose soutient le bras d’Amélie avec une infinie délicatesse. Renée reste un instant seule dans le hall désert, désemparée, semblable à une fugitive cernée de tous côtés. Réalisant qu’un refus de paraître scellerait définitivement son sort, elle traîne ses pas derrière eux, le cœur battant à coups sourds et irréguliers contre ses côtes.

Le bureau d’études sent le vieux cuir, le papier d’archives et le bois ciré. Au centre de la pièce trône un large bureau de ministre en noyer, équipé d’un terminal informatique relié à la baie de brassage du domaine. Marc s’installe devant le clavier sans prononcer une seule parole. Le cliquetis sec des touches résonne dans la pièce silencieuse avec la solennité d’un couperet d’échafaud.

Sur le grand écran mural de soixante-cinq pouces, destiné d’ordinaire aux réunions d’affaires de la famille, l’interface du système de surveillance s’illumine. Le quadrillage des caméras du domaine apparaît : les allées de gravier sombres balayées par le vent d’automne, les salons silencieux, et enfin, la caméra numéro quatre : « Grand Hall – Escalier d’Honneur ».

Marc clique sur l’horodatage. Il recule la vidéo de dix minutes.

Renée se tient près de la bibliothèque, adossée contre les rayonnages sombres, les bras croisés sur sa poitrine comme pour retenir son souffle qui s’échappe en râles saccadés.

Sur l’écran, le hall apparaît en haute définition, d’une clarté clinique, baigné par la lumière dorée des lustres.

L’image commence par une scène paisible. Amélie monte les premières marches, tenant à la main un dossier en cuir contenant les bilans financiers des terres agricoles dont le défunt père lui avait confié la supervision. Soudain, Renée surgit en haut du palier. Son visage à l’écran est altéré par une rage froide, une haine brute qu’aucun artifice social ne peut masquer. Les micros directionnels haute fidélité du système captent le son avec une précision effrayante.

Les voix résonnent dans les haut-parleurs du bureau, nettes, cristallines, impossibles à renier.

« Tu crois vraiment que mon père t’a choisie, petite provinciale sans nom ? » crache la voix enregistrée de Renée. « Tu penses que cet enfant te donnera les rênes de cette maison ? Tu n’es rien d’autre qu’une intruse venue voler ce qui me revient de droit ! »

Sur l’écran, on voit Amélie s’arrêter, surprise, puis tenter de faire un pas en arrière pour redescendre. Mais Renée descend à sa rencontre, fond sur elle, les yeux exorbités.

« Laisse-moi passer, Renée, s’il te plaît, » entend-on la voix suppliante d’Amélie. « Arrête, tu te fais du mal, tu es hors de toi… »

« Je vais effacer ton sourire de cette maison, » siffle alors Renée à l’écran.

Ce qui suit sur l’enregistrement fait pousser à l’oncle Henri un gémissement d’effroi.

Renée saisit violemment le poignet d’Amélie, la tire vers l’avant, puis, d’un mouvement brutal, calculé et d’une force effroyable, pousse Amélie de ses deux mains en plein thorax. Amélie bascule en arrière dans le vide de l’escalier. Mais au même instant, surgissant de l’angle mort du palier intermédiaire, Rose se jette en avant. La gouvernante saisit la robe d’Amélie à pleines mains, pivotant sur elle-même pour heurter de son propre dos la rampe de marbre, retenant de justesse la jeune femme qui s’affaisse sur les marches, en larmes, le corps secoué de spasmes.

À l’écran, le visage de Renée reste impassible pendant une seconde entière, contemplant l’abîme où elle venait de précipiter sa belle-sœur, avant d’apercevoir, soudainement, la lueur rouge de la caméra fixée sur le pilier supérieur. C’est à cet instant précis que son assurance se brise, que son teint se décompose et que la lâcheté remplace la fureur.

L’enregistrement continue encore quelques secondes, montrant Rose qui se redresse pour entourer Amélie de ses bras protecteurs, puis Marc fendant la foule pour accourir.

Marc lève la main et appuie sur la barre d’espace. L’image se fige sur le visage de sa sœur, capturé en gros plan dans un geste d’agression incontestable, les mains encore tendues vers le vide.

Un silence de mort retombe sur le bureau d’études. Personne ne respire. L’oncle Henri se tourne lentement vers Renée, son visage déformé par une déception sans bornes.

« Monstrueuse… » souffle le vieil homme en tremblant. « Tu as tenté de tuer la femme de ton frère… et ton propre neveu. Pour de l’argent ? Pour du marbre et de la terre ? »

Renée est adossée contre les livres, le regard vide, les yeux fixés sur l’écran figé. Elle ne peut plus mentir. Elle ne peut plus prétendre qu’il y a eu méprise. Chaque seconde de sa sauvagerie a été gravée dans des données numériques inaltérables.

« Marc… » tente-t-elle dans un souffle cassé, ses doigts s’ouvrant et se fermant dans le vide. « Marc, écoute-moi… la pression… l’héritage… papa m’a toujours dit que je devais préserver l’honneur du domaine… j’ai perdu la tête… ce n’était qu’un coup de sang… »

Marc se lève de son fauteuil. Sa stature d’ordinaire chaleureuse est devenue celle d’un juge implacable. Il contourne le bureau avec une lenteur calculée. Lorsqu’il arrive devant sa sœur, il ne crie pas. Il n’a aucun geste de violence. Mais dans ses yeux, Renée comprend que le lien du sang qui les unissait depuis l’enfance vient d’être sectionné net, sans retour possible.

« Tu n’as jamais pensé à l’honneur de notre père, Renée, » dit Marc, la voix brisée par un chagrin sourd qui fait place à une détermination d’acier. « Tu n’as pensé qu’à ta propre gloire, à ton orgueil démesuré. Notre père avait compris qui tu étais devenu. C’est précisément pour cela qu’il avait rédigé son nouveau codicille. »

Marc se tourne vers le notaire, Maître Delorme, qui n’a pas bougé, la mine sévère et solennelle.