Claire,Je sais ce que tu penses de moi. Tu as le droit de me haïr, de me maudire jusqu’à la fin de tes jours. J’ai été un monstre cette nuit-là. J’ai été aveuglé par les attentes de mon père, par cette maudite idée de descendance masculine qui pourrit notre famille depuis trois générations, par la flatterie de Sophie qui savait exactement sur quelle corde jouer. Mais Lucas n’y est pour rien. Il a sept ans, Claire. Il est en train de mourir sous mes yeux et aucun de mes millions, aucun de mes hommes, aucune de mes relations politiques ne peut le sauver.Émilie est sa demi-sœur. Les médecins disent que les chances de compatibilité entre germains sont sa seule issue raisonnable. Je t’en supplie. Ne le fais pas pour moi. Fais-le pour un enfant qui ne sait même pas ce qu’est la haine. Je t’attends à la clinique Saint-Roch. Je te donnerai tout ce que tu veux. Tout.
Je suis restée assise sur le bord du lit, la gorge nouée. Le dégoût qui m’avait envahie la veille s’était mué en une angoisse vertigineuse. Ce n’était plus seulement le passé qui venait frapper à ma porte ; c’était un dilemme moral insoutenable, posé sur les épaules frêles de ma fille.
Ils l’avaient jetée comme un déchet le jour de sa naissance parce qu’elle était une fille, et aujourd’hui, ils revenaient la chercher parce que son sang pouvait sauver le fils prodigue.
Une heure plus tard, après avoir confié Émilie à Maud, mon amie et avocate qui venait tout juste de débarquer de Nantes par le train de nuit pour me prêter main-forte, je me suis rendue à la clinique Saint-Roch.
Le service d’oncologie pédiatrique baignait dans un silence feutré, terrifiant. Vincent était là, assis sur un banc métallique dans le couloir, la tête entre les mains. Il ne portait plus son costume impeccable de la veille, mais une chemise froissée, les manches retroussées sur des avant-bras marqués par les nuits blanches. En me voyant approcher, il s’est levé d’un bond, l’espoir dévorant son regard cerné de noir.
« Tu es venue… Dieu merci, Claire, tu es venue. »
« Où est Sophie ? » ai-je demandé froidement.
Il a baissé les yeux, l’air misérable.
« Elle est dans la chambre avec Lucas. Elle… elle a fait une crise de nerfs quand les médecins lui ont expliqué que ses propres antigènes étaient totalement incompatibles avec ceux de son fils. Elle ne supporte pas l’idée que le salut vienne de toi. »
« De moi ? Non, Vincent. Le salut ne viendrait pas de moi. Il viendrait d’une enfant que tu as abandonnée derrière un rideau de chambre commune il y a sept ans. Une enfant à qui tu n’as jamais envoyé une carte d’anniversaire. »
« Je sais ! » a-t-il crié dans un murmure désespéré, s’avançant vers moi, les mains ouvertes en une supplication pathétique. « Tu crois que je ne le sais pas ? Chaque jour depuis sept ans, chaque fois que je regardais Lucas, j’avais cette image de toi dans cette maudite chambre. Mais j’avais fait mon choix, un choix lâche, dicté par l’orgueil de mon milieu ! Mes lieutenants voulaient un héritier. Mon père, sur son lit de mort, ne jurait que par la continuité du nom Moretti ! Sophie m’offrait cette illusion sur un plateau d’argent ! »
« Et ma mère t’a aidé à fermer les yeux. »
« Ta mère est une sangsue qui vendrait sa propre âme pour un appartement sur les quais du Rhône ! » a craché Vincent avec un mépris sauvage. « Elle n’a cessé de me répéter que tu étais faible, que tu ne tiendrais jamais le rôle de la femme d’un homme comme moi, que Sophie avait le caractère pour supporter notre mode de vie. J’ai été aveugle, Claire. Un imbécile aveugle et criminel. Mais ne punis pas Lucas pour mes fautes. Il souffre le martyre. »
La porte de la chambre voisine s’est ouverte avec fracas. Sophie est apparue. Elle était méconnaissable. Le maquillage avait coulé sous ses yeux bouffis, ses cheveux blonds d’ordinaire si soigneusement lissés étaient emmêlés. Mais la fureur qui animait son regard n’avait pas faibli.
« Que fait-elle ici ? » a-t-elle sifflé en pointant un index tremblant vers moi. « Tu l’as fait venir ? Tu as osé ramener cette traînée dans l’hôpital de mon fils ? »
« Sophie, tais-toi ou je te fais interdire d’accès par la sécurité », a tonné Vincent d’une voix glaciale qui a résonné contre les murs blancs du couloir.
« Tu n’oserais pas ! » a-t-elle hurlé. « C’est mon fils ! Pas le sien ! Tu crois que je ne vois pas ce qui se passe ? Elle veut se venger ! Elle va utiliser sa bâtarde pour reprendre sa place dans ta vie et m’éjecter ! Elle a toujours été jalouse de moi, depuis le premier jour où notre mère l’a forcée à partager sa chambre avec moi ! »
J’ai contemplé Sophie pendant de longues secondes. Pour la première fois de ma vie, je n’ai ressenti ni colère ni rancœur face à ses insultes. Juste une pitié infinie pour cette femme rongée par une amertume maladive, incapable de voir la réalité même au chevet de son enfant mourant.
« Tu te trompes, Sophie », ai-je dit d’une voix d’un calme absolu. « Je n’ai jamais voulu de la vie de Vincent. Ni de son argent sale, ni de ses guerres de territoire, ni de cette fausse respectabilité qui vous sert de paravent. Et je ne veux rien de ce qui t’appartient. »
Je me suis tournée vers Vincent.
« Je vais faire tester Émilie. Mais à une condition. Et elle est non négociable. »
Vincent a redressé la tête, les yeux brillants d’un fol espoir. « Tout ce que tu voudras. Tout. »