— Noah, écoute-moi très attentivement, ai-je dit en me tournant vers mon fils, posant mes mains sur ses épaules tremblantes. Tu prends la clé de la voiture de ta tante, tu enfermes Lily à l’arrière, et vous roulez directement vers le poste central de la gendarmerie. Tu ne t’arrêtes à aucun feu rouge si la voie n’est pas totalement libre. Tu demandes le capitaine Mercier en personne. Tu lui donnes ce certificat de décès et mon téléphone. Tu lui dis que Marcus Hale retient Claire aux entrepôts du port franc.

— Papa, ne pars pas là-bas sans personne, m’a supplié Noah, les larmes aux yeux. Tu as entendu ce type, ils sont armés !

— Je dois y aller avant qu’ils ne réalisent que le grand livre n’existe pas. Claire est en vie, Noah. Je ne la laisserai pas une minute de plus entre leurs mains.

Sans attendre une seconde de plus, j’ai confisqué le téléphone de Vanessa, fermé à double tour la porte de la maison derrière eux et sauté dans ma vieille berline.

La nuit tombait sur la ville industrielle, drapant les silhouettes des grues portuaires d’une brume poisseuse chargée d’humidité marine. Les essuie-glaces battaient une mesure irrégulière contre le pare-brise. Dans ma tête, les pièces du puzzle s’assemblaient avec une cruauté limpide. Treize mois plus tôt, Claire m’avait prévenu lors d’un dîner informel : elle avait découvert des anomalies massives dans les comptes de recherche et développement supervisés par Marcus Hale. Elle parlait d’évasions de capitaux dissimulées sous le couvert d’essais cliniques fictifs. Trois jours plus tard, elle disparaissait, abandonnant son appartement en désordre pour simuler une fuite paniquée.

Le hangar dix-sept se dressait au bout d’une jetée abandonnée, isolé entre des rangées de conteneurs rouillés. Aucun véhicule officiel n’était garé devant, mais une lueur fluorescente filtrait à travers les verrières poussiéreuses du premier étage.

Je me suis garé à une centaine de mètres, coupant mes phares. J’ai ramassé une lourde clé démonte-roue dans le coffre, seule arme à ma disposition contre des hommes capables d’une telle atrocité méthodique. L’air sentait le sel, le gasoil et le métal froid.

La porte latérale du bâtiment était entrouverte, une invitation explicite à entrer dans la nasse.

À l’intérieur, l’obscurité était presque totale au rez-de-chaussée, à l’exception d’un couloir éclairé par des tubes néon vacillants menant vers les anciens bureaux administratifs de la zone de fret. Le bruit d’un compresseur et le ronronnement régulier d’un respirateur artificiel trahissaient l’emplacement exact de ce laboratoire de fortune.

Chaque pas sur le béton nu me semblait faire l’effet d’un coup de tonnerre. Arrivé au seuil de la pièce vitrée, j’ai retenu mon souffle.

Au centre de la salle d’opération improvisée, entourée d’écrans de surveillance médicale et de câbles suspendus, reposait une silhouette d’une maigreur effrayante. Claire. Ses cheveux bruns autrefois flamboyants avaient perdu tout éclat, coupés court pour permettre la pose d’électrodes crâniennes. Son visage était cireux, ses traits tirés par une léthargie artificielle. Un tube trachéal était relié à un ventilateur mécanique dont le souffle rythmait l’espace comme une pendule funèbre.

À côté d’elle, penché sur un terminal portable relié à un scanner rétinien mobile, se tenait le docteur Marcus Hale. Il portait une blouse immaculée sur son costume de notable, aussi calme que s’il effectuait une banale visite de routine dans sa clinique privée.

— Vous êtes en avance de dix minutes, Daniel, a-t-il dit sans même se retourner, ayant sans doute entendu mes pas ou repéré mon reflet dans la vitre. Avez-vous apporté le registre papier ?

— Vous êtes un monstre, Hale.

Il a lentement tourné la tête vers moi. Son visage ridé mais ferme exprimait une condescendance glaciale, celle d’un homme habitué à décider qui devait vivre ou mourir d’un simple trait de plume sur un dossier médical.

— Le monde des affaires n’a pas de place pour le sentimentalisme, mon garçon. Votre père l’avait compris, même s’il manquait du courage nécessaire pour franchir certaines étapes décisives. Claire, en revanche, souffrait d’un idéalisme pernicieux. Elle voulait exposer les flux financiers de notre holding au fisc et aux actionnaires minoritaires. Elle aurait ruiné trente ans de travail en une seule conférence de presse.

— Alors vous avez causé son accident.

— Un simple coup de volant sur une route humide, rien de plus aisé à orchestrer. Malheureusement pour nous tous, son cerveau a subi des lésions irréversibles avant que nous puissions récupérer les clés d’accès chiffrées qu’elle avait intégrées à son propre profil biométrique. La médecine moderne est une bénédiction, Daniel. Avec les bons médicaments, un cœur peut continuer à battre très longtemps, même lorsque l’âme a déserté les lieux depuis des mois.

Il a posé sa main gantée de latex sur le front de Claire avec une désinvolture écœurante.

— Ce soir, c’est le dernier transfert. Quarante millions d’euros vers nos fondations basées à Singapour. Ensuite, le certificat de décès signé il y a treize mois cessera d’être une simple fiction juridique. Une défaillance cardiaque naturelle sera constatée, et le corps sera incinéré sans autopsie possible.

— Elle ne vous laissera rien prendre, ai-je craché en levant la clé de fer, avançant d’un pas vers lui.

Marcus Hale a esquissé un sourire triste et a glissé sa main dans la poche de sa blouse. Il n’en a pas sorti une arme à feu, mais une petite télécommande munie d’un commutateur rouge.

— Un seul clic, Daniel, et le circuit d’alimentation du respirateur ainsi que les pompes de perfusion s’arrêtent. Sans apport continu d’adrénaline et de dopamine, son myocarde s’arrêtera en moins de quatre-vingt-dix secondes. Vous pouvez tenter de me frapper avec votre outil, mais vous signerez son arrêt de mort immédiat.

Mes muscles se sont tétanisés. La clé métallique est devenue insupportablement lourde dans ma paume. Claire était là, à trois mètres de moi, prisonnière de ce corps martyrisé, suspendue à un fil électrique tenu par un assassin.

— Qu’est-ce que vous voulez ? ai-je demandé, la voix brisée par l’impuissance.