Ils se trompaient.

Le vendredi matin, j’ai pris ma voiture pour me rendre au cabinet de Maître Vaneau, le notaire et vieil ami de mon défunt mari. Arthur Vaneau m’a accueillie avec sa bienveillance coutumière, mais son regard s’est rapidement assombri quand je lui ai posé l’ordinateur sur son bureau d’acajou et que je lui ai montré l’étendue des publications.

— Hélène… c’est absolument ignoble, a-t-il lâché en repoussant ses demi-lunes sur son front. C’est une atteinte caractérisée au droit à l’image, à la vie privée, sans parler de la mise en danger délibérée pour l’escalier. As-tu porté plainte ?

— Pas encore, Arthur. La justice des tribunaux prendra des mois, voire des années, et Mark trouvera toujours le moyen de se poser en victime d’une mère aigrie. Je veux régler cela sur le même terrain que lui, mais avec les armes appropriées. Je veux d’abord que tu me prépares deux documents officiels. Le premier est une révision intégrale de mon testament.

Arthur a cligné des yeux, surpris par le ton tranchant de ma voix.

— Tu es certaine ? La maison de Saint-Cloud, les comptes d’épargne… tout devait revenir à Mark et Tyler.

— La maison sera vendue à mon décès au profit exclusif d’une association de défense des personnes âgées isolées. Tyler aura droit à une part bloquée pour ses études universitaires, mais sous condition expresse qu’il réussisse sans l’intervention financière de son père, et sous le contrôle d’un administrateur judiciaire. Mark ne touchera rien. Pas un centime. Pas une cuillère d’argent. Rien.

— Et le second document ? a demandé Arthur en prenant des notes.

— Un constat d’huissier d’urgence pour capturer l’ensemble des contenus de cette chaîne, les métadonnées, les revenus estimés et les correspondances, suivi d’une sommation formelle d’interdiction de diffusion sous astreinte financière maximale. Mais je ne veux pas que tu lui envoies tout de suite. Tu vas garder ce dossier prêt, sous le coude. Je te dirai quand frapper.

En sortant de son étude, j’ai composé le numéro de Lisa.

— Retrouve-moi au salon de thé près de la gare dans une demi-heure, lui ai-je dit. Viens seule. Si tu veux sauver ton fils de l’influence destructrice de Mark, tu feras exactement ce que je te demande.

Quand Lisa est arrivée, elle avait les traits tirés et le regard fuyant des femmes qui portent depuis trop longtemps les mensonges de leur foyer. Je ne lui ai laissé aucun répit.

— Mark a prévu de diffuser la vidéo ce soir à dix-huit heures, ai-je commencé en fixant mon regard dans le sien. Tu vas t’assurer que Tyler vienne chez moi cet après-midi à quinze heures. Sans son père. Dis à Mark que Tyler vient me présenter des excuses en tête-à-tête pour préparer le terrain d’une réconciliation. Mark adorera l’idée, il pensera que sa manipulation a fonctionné.

— Hélène, qu’est-ce que tu vas faire à Tyler ? m’a-t-elle demandé, inquiète.

— Je vais lui donner la leçon d’éducation que son père a été incapable de lui offrir. Et je vais lui donner une chance de choisir quel genre d’homme il souhaite devenir.

À quinze heures tapantes, le carillon de l’entrée a sonné. Lorsque j’ai ouvert la porte, Tyler se tenait sur le perron, les épaules rentrées, les mains enfoncées dans les poches de son blouson de cuir. Il ne ressemblait plus au bravache fanfaron qui brandissait un gâteau ruiné trois jours plus tôt. Il ressemblait à un adolescent paumé, dévoré par la honte.

— Bonjour, Mamie, a-t-il murmuré sans oser lever les yeux.

— Entre, Tyler. Assieds-toi dans le salon.

La table basse était débarrassée de tout bibelot. Au centre, il n’y avait qu’un écran de télévision relié à mon ordinateur portable. Tyler s’est assis sur le bord du canapé en velours, visiblement mal à l’aise dans cette atmosphère dépouillée de tout artifice.

— Maman m’a dit que tu voulais me parler… Je suis vraiment désolé pour le gâteau, Mamie. Je te jure, je voulais pas que ça se passe comme ça. Papa m’a dit que ce serait marrant, que tout le monde comprendrait que c’était pour rire…

— Regarde l’écran, Tyler. Tais-toi et regarde.

J’ai appuyé sur la télécommande. La vidéo du faux serpent s’est lancée. Puis celle du sel. Puis les dizaines de commentaires cruels qui défilaient sous les images. Je lui ai montré les chiffres des revenus, les statistiques de partage, et enfin, la bande-annonce où mon visage couvert de crème était offert en pâture à des inconnus.

Le visage du garçon s’est décomposé au fur et à mesure que les séquences s’enchaînaient.

— Tu savais que ton père avait monétisé ta chute dans l’escalier ? ai-je demandé d’une voix monocorde.

— Il… il disait que c’était pour payer mon stage…

— Ton père t’a utilisé comme un instrument pour humilier la femme qui t’a bercé quand tu avais la coqueluche, celle qui venait te chercher à l’école quand tes parents travaillaient tard, celle qui a passé sa vie à te protéger. Mais ce qui me fait le plus mal, Tyler, ce n’est pas ce que ton père a fait. Ton père est un homme adulte qui a choisi de perdre son honneur. Toi, tu as seize ans. Tu as encore le choix. Est-ce que tu veux être un lâche qui frappe les faibles pour obtenir des applaudissements de personnes qui ne te connaissent pas, ou est-ce que tu veux être quelqu’un d’estimable ?

Tyler a enfoui son visage dans ses mains. Ses épaules ont commencé à tressauter sous de véritables sanglots, des pleurs d’enfant déchirants, bien loin des larmes de crocodile qu’il versait d’habitude pour échapper aux punitions.

— Je voulais pas, Mamie… Papa me criait dessus… Il disait que si je faisais pas le buzz, j’étais bon à rien, que j’étais une mauviette…

— La vraie force ne consiste pas à écraser les autres, Tyler. Elle consiste à refuser de participer à la laideur, même quand celui qui te l’ordonne est ton propre père. Maintenant, écoute-moi très attentivement. Ton père a programmé la diffusion de cette vidéo pour dix-huit heures ce soir. Tu as accès aux mots de passe de cette chaîne, n’est-ce pas ?