« Richard… » murmura Adrian, et ce seul nom sonna comme une sentence de mort.
« C’est absurde ! » s’écria Madison, la voix aiguë, posant violemment ses mains sur le bras d’Adrian. « Adrian, regarde-moi ! Tu vas croire les fables d’une soignante payée au lance-pierre plutôt que la famille qui t’a soutenu pendant toutes ces années de deuil ? Mon père t’a traité comme son propre fils ! »
Elena soutint le regard furieux de Madison sans fléchir. La timidité qui la courbait dix minutes plus tôt s’était évaporée, balayée par le devoir sacré envers la promesse qu’elle avait faite dans une chambre d’hôpital décrépite.
« Elle m’a donné ce bracelet le jour où elle a quitté le centre », dit Elena avec une clarté limpide. « Elle m’a dit : Elena, garde-le. Si un jour tu croises mon frère, regarde ses yeux. S’il a encore l’air de l’homme juste qu’il était, dis-lui que je n’ai jamais cessé de l’aimer. Mais s’il s’est allié avec les ombres, garde le silence. Pendant six ans, je n’ai jamais cherché à approcher les Moretti. Je vivais ma vie modeste, j’ai fini par changer de métier quand le centre a fermé. Mais aujourd’hui, quand l’agence d’intérim m’a envoyée sur cette réception… quand j’ai vu votre nom sur le carton d’invitation à côté de celui des Whitmore… j’ai compris. »
« Où est-elle, Elena ? » La voix d’Adrian se brisa sur le prénom de l’inconnue. « Dites-moi où elle est. Dites-moi qu’elle est vivante. »
« Elle n’est plus à New York », répondit Elena doucement. « Elle est partie loin, sous une autre identité, dans une petite ville côtière du Maine. Elle travaille dans une bibliothèque municipale. Ses poumons sont restés fragiles, elle boîte légèrement de la jambe gauche, mais elle vit. Elle vit dans la peur perpétuelle, mais elle respire. »
Un sanglot rauque s’échappa de la poitrine d’Adrian. L’homme d’affaires implacable s’effondra intérieurement, courbé sous le poids d’un soulagement dévastateur mêlé d’une rage sans fond. Vivante. Sa sœur, sa confidente, la seule famille réelle qu’il lui restait sur cette terre était vivante.
Pendant cet instant d’intense vulnérabilité, Richard Whitmore fit un geste brusque vers la poche intérieure de sa veste de smoking.
Elena vit le reflet métallique avant tout le monde. « Attention ! » cria-t-elle.
Richard n’était pas un homme d’action, mais un criminel acculé par la ruine et l’échafaud. L’arme qu’il sortit était un petit pistolet de calibre compact, une précaution qu’il gardait sur lui depuis que ses montages financiers s’effondraient et que cette union avec Moretti représentait sa seule planche de salut pour éponger des dettes colossales auprès de créanciers dangereux.
« Reculez ! » hurla Whitmore, les yeux injectés de sang, pointant le canon tremblant d’abord sur Elena, puis sur Adrian. « Tu ne détruiras pas tout ce que j’ai bâti, Moretti ! Pas pour cette fille qui aurait dû crever dans cette carcasse de tôle il y a six ans ! »
Madison poussa un cri d’horreur étouffé, reculant précipitamment contre la table du gâteau nuptial qui tangua sous son poids. « Papa… Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Tais-toi, Madison ! » éructa son père sans la regarder. « Tu crois que ton train de vie, tes appartements et tes robes haute couture se paient avec des sourires ? Si Adrian découvre les registres de transfert de l’époque, nous sommes ruinés et je finis mes jours à Sing Sing ! Le mariage devait tout sceller, il devait fusionner nos holdings et effacer les traces ! »
Adrian ne recula pas d’un pouce. La peur qui l’avait paralysé quelques minutes auparavant s’était muée en une détermination froide, absolue. Il regardait l’homme qui avait commandité l’assassinat de sa sœur et qui venait de lui offrir la main de sa fille.
« Tu as essayé de la tuer », murmura Adrian, s’avançant pas à pas vers le canon de l’arme. « Tu as payé quelqu’un pour précipiter sa voiture dans les eaux sombres de Long Island. Et ensuite, tu es venu à son enterrement fictif. Tu m’as serré dans tes bras. Tu as pleuré avec moi. »
« Elle fouinait là où elle n’avait aucun droit ! » cracha Whitmore, la sueur ruisselant sur ses joues poudrées. « Elle avait découvert les comptes offshore aux Caïmans. Elle allait tout dénoncer à la commission fédérale ! Je n’avais pas le choix ! Et toi, petite serveuse… tu aurais dû jeter ce maudit bout de métal ! »
Whitmore braqua l’arme directement sur la poitrine d’Elena, l’index blanchissant sur la queue de détente pour éliminer le témoin qui venait de faire s’effondrer son empire.
Adrian n’hésita pas une fraction de seconde. Il se jeta en avant, percutant de plein fouet son beau-père au moment précis où le coup de feu déchira l’atmosphère feutrée du gratte-ciel.
Le fracas de la détonation résonna comme un coup de tonnerre sous les plafonds dorés. Une balle alla se loger dans l’un des miroirs vénitiens qui explosa en mille éclats scintillants. Elena se jeta au sol derrière la console de marbre, protégeant sa tête des éclats de verre qui pleuvaient autour d’elle.
Les deux hommes roulèrent sur le parquet poli. Richard Whitmore, mû par la terreur bestiale d’un animal pris au piège, tenta de ramener le canon sous la gorge d’Adrian. Mais Adrian, plus jeune et consumé par une fureur vengeresse trop longtemps contenue, saisit le poignet armé du vieil homme et le frappa violemment contre l’arête métallique de la table d’honneur.
L’arme s’échappa des doigts gourds de Whitmore et glissa sur le sol lustré jusqu’aux pieds d’Elena.
Sans réfléchir, le cœur battant à tout rompre, Elena rampa et plaqua son pied sur l’arme avant de la ramasser à deux mains, reculant immédiatement pour la mettre hors de portée.
Au centre de la pièce, Adrian maintenait Richard plaqué au sol, son genou enfoncé entre les omoplates de son rival, lui tordant le bras dans le dos jusqu’à lui arracher un hurlement de douleur.