Liam était arrivé dès sept heures, les yeux injectés de sang, le col de sa chemise froissé par une nuit blanche passée dans le hall d’un palace qui avait refusé de lui accorder une chambre à crédit. Il s’était réfugié aux toilettes exécutives pour se raser à la hâte avant de convoquer son état-major dans un accès de fureur incontrôlée.

Par l’intermédiaire de l’application de surveillance interne du conseil d’administration que je consultais depuis ma tablette dans la voiture, j’entendais et voyais tout ce qui se passait dans la salle de conférence.

Liam arpentait le parquet de chêne massif, brandissant son téléphone portable sous le nez du directeur des finances et de Chloé Delambre, assise à la droite de la table, le teint cireux.

« C’est un complot financier ! » éructait Liam, la voix éraillée par la panique et le manque de sommeil. « Quelqu’un a gelé mes avoirs personnels et mes délégations de signature. La carte corporate est rejetée. Ma résidence principale est sous scellés électroniques ! Marcus Vance refuse de me prendre au téléphone depuis trois heures et maintenant il convoque un conseil exceptionnel à neuf heures ? Est-ce que les fuites vers le bureau fédéral ont commencé ? Chloé, réponds-moi ! Le compte offshore est-il sécurisé ? »

Chloé pianotait nerveusement sur son téléphone, évitant de croiser le regard des autres membres de la direction qui commençaient à s’installer, silencieux et mal à l’aise.

« Liam, tais-toi », souffla-t-elle entre ses dents. « Tu parles trop fort. Les micros d’ambiance de la salle sont peut-être déjà activés par le secrétariat général. Vance a dit que le représentant direct du conseil et le Propriétaire majoritaire seraient présents en personne. Si le Propriétaire est là, c’est pour entériner ta prise de participation globale ou pour nous écraser. Tu ne peux pas te comporter comme un fou furieux. »

Liam tenta de rajuster sa veste, passant une main tremblante sur sa cravate de travers. « Tu as raison. Respire. Tout va bien. Les chiffres du troisième trimestre sont historiques. J’ai porté cette boîte sur mes épaules. Le Propriétaire ne peut pas se passer de moi. Je suis le visage public de Vertex. Je suis l’homme qui a négocié les contrats gouvernementaux. Ce vieux banquier suisse ou ce fonds spéculatif fantôme sait très bien qu’sans moi, le cours de l’action s’effondre de quarante pour cent à l’ouverture de Wall Street. »

Il se tourna vers la baie vitrée, fixant la brume matinale, essayant de se persuader lui-même de son invulnérabilité.

« C’est sûrement Ava », reprit-il avec un rire nerveux et méprisant. « Cette idiote a dû contacter un avocat de quartier après notre dispute d’hier soir. Elle aura tenté une procédure de blocage conservatoire pour pension alimentaire en utilisant les procurations familiales. Une réaction de femme au foyer hystérique parce que je lui ai dit ses quatre vérités sur sa négligence. Je vais régler ça en deux signatures dès que le conseil sera terminé. Je la renvoie dans sa banlieue natale avec une indemnité misérable et je garde la garde des gosses si ça peut servir mon image publique de père dévoué. »

Dans la berline qui s’engageait dans la rampe d’accès sécurisée du siège social, mes doigts ne tremblèrent pas. Pas un cil ne bougea. La pitié était un luxe que Liam Sterling venait définitivement de perdre.

Huit heures cinquante-huit.

L’ascenseur privé menant au soixante-quatrième étage s’enclencha avec la clé magnétique dorée que je portais sur moi depuis dix ans. La cabine s’éleva à une vitesse vertigineuse dans un sifflement pneumatique feutré. À mes côtés, Marcus Vance tenait une épaisse farde en cuir noir frappée du sceau du département juridique. Deux officiers ministériels et trois experts judiciaires en criminalité financière complétaient notre escorte.

« Les accès extérieurs sont bloqués », m’informa Marcus d’une voix basse. « Les serveurs du département marketing et les disques durs personnels de Liam et Chloé sont sous séquestre depuis six heures ce matin. La police économique attend dans le salon d’honneur au soixante-troisième. »

« Parfait. Garde la porte fermée jusqu’à ce que j’aie terminé », répondis-je simplement.

Le carillon de l’ascenseur résonna. Les portes coulissèrent sans un bruit.

Le couloir menant à la salle du conseil était désert, tapissé d’un silence lourd, presque suffocant. Les membres du conseil étaient déjà tous assis autour de la table monumentale en quartz noir : une dizaine d’hommes et de femmes d’affaires aux visages fermés, conscients qu’un drame institutionnel se nouait.

Liam se tenait debout au bout de la table, face à l’écran de projection éteint. Dès qu’il entendit le battement de la double porte s’ouvrir, il prit une inspiration théâtrale, bomba le torse et plaqua sur son visage ce masque d’assurance arrogante qu’il travaillait devant son miroir depuis des mois.

« Monsieur Vance », commença Liam d’une voix qui se voulait ferme et souveraine en avançant vers l’entrée. « Il était temps. Nous devons immédiatement clarifier cette mascarade informatique et ces suspensions de comptes inacceptables qui perturbent la bonne marche de ma direction… »

Il s’interrompit net.

Ses pas se figèrent sur le parquet ciré. Ses yeux s’écarquillèrent, absorbant l’image qui se dressait devant lui avec une lenteur douloureuse, comme si son cerveau refusait catégoriquement de traiter l’information visuelle qui lui parvenait.

Je franchis le seuil.

Pas de poussette. Pas de robe tachée de lait. Pas de visage fatigué baissé vers le sol sous le poids de la solitude et de l’abandon. Rien de la femme qu’il avait repoussée vers les poubelles d’un palace douze heures plus tôt.

J’avançai d’un pas mesuré, régulier, le bruit sec de mes talons résonnant dans la pièce comme le décompte d’une sentence. Marcus Vance s’effaça avec déférence pour me laisser passer, suivi des hommes de loi qui prirent position le long du mur.

« Ava ? » lâcha Liam, un filet de voix étranglé s’échappant de sa gorge.

Un rictus incertain tenta de se former sur ses lèvres, oscillant entre la stupéfaction et la colère.