« Les serveurs du laboratoire sont cryptés, c’est vrai », intervint Samira. Sa voix n’était plus tremblante. Elle s’avança vers l’estrade, pas à pas, soutenant le regard fuyant de Tristan. « Mais vous oubliez une chose, monsieur Tristan. Les gens qui nettoient les sols voient tout. Ils entendent tout. Et ils savent comment fonctionnent les bâtiments bien mieux que ceux qui n’y passent que le jour. »
Samira plongea la main dans la poche profonde de sa blouse de travail. Elle n’en sortit pas un autre morceau de papier déchiré, mais une petite clé USB industrielle, enveloppée dans un sachet plastique étanche pour échantillons biologiques.
« Quand vous m’avez rendu ma clef magnétique jeudi dernier à minuit », dit la vieille femme d’un ton mesuré, « votre haleine sentait l’alcool et vos mains tremblaient. Vous aviez oublié de reverrouiller l’armoire des unités centrales. Le voyant d’écrasement des données était allumé. J’ai compris ce que vous faisiez. Avant que le processus d’effacement ne soit terminé, j’ai lancé une copie miroir sur l’unité de diagnostic autonome du système de réfrigération. Ce système n’est pas connecté au réseau central de la Fondation. Vos logiciels de suppression ne pouvaient pas l’atteindre. »
Elle tendit la clé USB vers le professeur Chen.
« Sur cette mémoire se trouvent les enregistrements bruts non modifiés des spectromètres de masse, horodatés à mes heures de service. Vous y trouverez également les fichiers de configuration annotés de ma propre main, ainsi que les courriels internes que monsieur Tristan a envoyés à madame Diane il y a trois jours, lui demandant d’empêcher mon entrée dans ce bâtiment par tous les moyens, y compris la force, de peur que je ne parle aux journalistes. »
Un silence de mort retomba sur la salle.
Diane recula d’un pas, heurtant un guéridon où une pile de verres s’écroula dans un fracas cristallin. Elle regarda Tristan, mais le jeune homme semblait s’être effondré de l’intérieur. Il avait lâché le micro, qui pendait misérablement au bout de son fil, produisant un lourd ronflement dans les enceintes.
Le professeur Chen descendit les marches, s’approcha de Samira avec un respect quasi religieux et prit la clé USB des mains de l’ancienne chercheuse.
« Docteur Farès », dit le doyen, utilisant délibérément le titre qu’elle n’avait plus entendu depuis des décennies, « si ce que vous dites se confirme sur ces fichiers — et connaissant la rigueur de vos publications passées, je ne doute pas un instant que ce soit le cas —, la bourse ne sera pas attribuée à Tristan Vaneck. Le conseil de la faculté suspendra immédiatement sa thèse pour fraude académique caractérisée et falsification de données. »
Victor Deslandes s’avança à son tour. L’homme d’affaires avait bâti sa fortune sur un flair impitoyable et ne s’embarrassait d’aucune pitié pour les perdants qui le compromettaient. Il jeta un regard méprisant à Diane, puis à Tristan.
« Diane, vous êtes démise de vos fonctions à la Fondation avec effet immédiat. Vos affaires seront déposées à l’accueil demain matin. Tristan… mon service juridique vous contactera dès demain pour exiger le remboursement intégral des frais engagés sous votre nom. »
Deslandes se tourna ensuite vers Samira et Émilie. Il esquissa un sourire affable, tentant de récupérer le cours des événements sous le crépitement soudain des flashs des photographes de presse : « Mesdames, il est évident qu’une injustice impardonnable a failli être commise. La Fondation Valrose est fière de soutenir les véritables talents, d’où qu’ils viennent. Le prix vous revient de droit, et nous allons réécrire le communiqué de presse immédiatement. »
Mais Samira ne se laissa pas séduire par l’hypocrisie de ce revirement soudain. Elle regarda Deslandes, puis regarda l’assemblée d’invités qui la dévisageaient maintenant avec une admiration frelatée, les mêmes qui l’avaient ignorée lorsqu’elle poussait son chariot à leurs pieds quelques minutes plus tôt.
« Gardez votre communiqué de presse, monsieur », répondit Samira avec une dignité glaciale. « Vous ne cherchez pas le génie, vous cherchez des parures pour vos mondanités. Vous vouliez une silhouette immaculée à afficher sur vos affiches de mécénat, pas les mains usées d’une femme qui a dû nettoyer vos couloirs pour survivre à la folie du monde. »
Elle se tourna vers Émilie. Le lien qui unissait les deux femmes dans cet instant transcendait tout l’or des plafonds de l’Institut.
« Émilie, les recherches nous appartiennent. Nous n’avons pas besoin de leur argent sale pour les mener à bien. »
Émilie sourit enfin, un vrai sourire, débarrassé de tout le poison des derniers mois. Elle retira le badge doré de finaliste épinglé à sa robe et le laissa tomber sur le marbre ciré.
« Le laboratoire de l’hôpital public de la Pitié-Salpêtrière nous a déjà proposé un espace de recherche la semaine dernière si nous refusions les clauses d’exclusivité de la Fondation », dit Émilie à haute voix pour que toute la presse l’entende. « Nous partons. Et cette fois, Samira n’entrera pas par la porte de service. Elle sera directrice de recherche associée. »
Le professeur Chen sourit discrètement sous sa moustache : « Et la faculté veillera personnellement à ce que vos équivalences et vos titres universitaires soient rétablis en procédure d’urgence, docteur Farès. C’est un devoir d’honneur pour la recherche française. »
Samira porta la main à sa poche. Elle en ressortit les deux morceaux de l’invitation déchirée par Diane. Elle regarda son nom écrit à l’encre turquoise, puis leva les yeux vers Diane, qui se tenait seule dans son coin d’ombre, tremblante de honte et d’effroi face aux regards accusateurs de toute l’élite parisienne.
Sans un mot de haine, sans un reproche de trop, Samira laissa simplement tomber les deux morceaux de papier au sol.
« Une invitation ne changeait pas ma place », murmura-t-elle doucement en croisant le regard de son ancienne bourreau. « Parce que ma place n’a jamais été ici, parmi vos vanités. Ma place est là où l’on cherche la vérité. »