« Tu ne vas quand même pas retourner vers lui ? » s’alarma Patricia.

« Jamais », trancha Mariana d’un ton sans appel. « Cet homme a levé la main sur moi et sur ma fille. Même s’il est une victime de Graciela, il reste mon agresseur. Il ne touchera plus jamais à cet enfant. Mais je refuse de passer le restant de mes jours à me cacher à León en tremblant dès qu’une voiture ralentit devant chez toi. Je refuse que ma fille grandisse dans la peur d’une grand-mère prédatrice. Il faut couper la tête du serpent. Définitivement. »

Mariana se retourna vers Cecilia, qui venait de les rejoindre sur le seuil.

« Cecilia, est-ce que le notaire de ton père exerce toujours à Zapopan ? »

« Maître Morales. Oui. Il est âgé, mais il est toujours en fonction. C’est un homme d’honneur. C’est lui qui m’a remis cette copie en secret avant que Graciela ne fasse disparaître les originaux du coffre familial. »

« Alors voilà ce que nous allons faire », déclara Mariana.

Durant les deux semaines qui suivirent, une stratégie minutieuse fut mise en place. Par l’intermédiaire de son avocate, Maître Valenzuela, Mariana fit savoir à Daniel qu’elle acceptait de le rencontrer une unique fois, sous conditions strictes, dans un lieu neutre : une salle de réunion sécurisée du cabinet d’avocats au centre d’affaires de Guadalajara.

Le piège reposait sur un calcul psychologique précis : Graciela ne laisserait jamais Daniel assister à une telle confrontation sans tenter d’intervenir ou de reprendre le contrôle de la narration. Comme prévu, dès que Daniel reçut la convocation, Graciela insista pour l’accompagner, arguant que Mariana cherchait à « lui soutirer une pension scandaleuse » et qu’il était trop vulnérable pour affronter seul cette épreuve.

Le matin du rendez-vous, le ciel de Guadalajara était lourd d’un orage imminent. La chaleur était suffocante, saturée d’humidité.

Mariana était assise au bout d’une longue table en acajou, vêtue d’une robe bleu marine sobre qui soulignait son ventre désormais parvenu à sa 35e semaine de gestation. À ses côtés se tenaient Maître Valenzuela et Patricia. Dans la pièce adjacente, reliée par une porte dérobée, attendaient Cecilia et Maître Morales.

La porte principale s’ouvrit.

Daniel entra le premier. En voyant son visage, Mariana sentit un pincement au cœur qu’elle réprima aussitôt : l’homme avait perdu au moins sept kilos en trois semaines. Ses joues étaient creusées, des cernes violacés marquaient ses yeux injectés de sang, et ses mains tremblaient légèrement. Il avait l’air d’un fantôme errant dans ses propres ruines.

Mais derrière lui, marchant d’un pas conquérant, le menton haut et le regard glacial, s’avança Graciela. Elle portait un tailleur impeccable, ses cheveux teints coiffés avec une précision chirurgicale, affichant un masque d’arrogance blessée.

« Je ne savais pas que Madame Salgado faisait partie de la procédure de séparation », attaqua immédiatement Maître Valenzuela en désignant la mère.

« Je suis ici pour protéger mon fils », rétorqua sèchement Graciela en tirant une chaise sans y être invitée. « Cette fille a orchestré un scandale pour salir notre nom. Daniel n’a rien fait d’autre que de se défendre contre une hystérique qui menaçait l’intégrité de notre famille. Nous sommes prêts à payer les frais médicaux pour l’accouchement, mais nous exigeons la garde partagée dès les trois mois de l’enfant. Hors de question qu’un Salgado soit élevé par une lignée de provinciaux ingrats. »

Daniel baissa la tête, fixant la table, incapable de croiser le regard de Mariana.

« Daniel », dit doucement Mariana.

Le son de sa voix fit tressaillir le jeune homme comme une décharge électrique. Il leva enfin les yeux vers elle, les lèvres tremblantes.

« Mariana… s’il te plaît… pardonne-moi. Je ne dors plus. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois cette poêle dans tes mains, la terreur dans ton regard… Je donnerais ma vie pour effacer cette seconde. »

« Tais-toi, Daniel ! » aboya Graciela en posant une main autoritaire sur l’avant-bras de son fils. « Ne t’abaisse pas devant elle. C’est elle qui t’a poussé à bout en m’insultant ! »

« Elle ne t’a jamais insultée, Maman », murmura Daniel avec une soudaine amertume dans la voix. « Elle voulait juste accoucher en paix. Et moi… je me suis comporté comme une bête sauvage parce que tu m’as répété pendant des jours qu’elle complotait pour nous détruire. »

Graciela eut un sourire méprisant. « Regarde-la ! Elle a déjà engagé des sangsues pour te dépouiller. C’est exactement ce que ta sœur a fait avant de nous abandonner ! Ces femmes n’en veulent qu’à notre argent ! »

C’était l’instant précis que Mariana attendait.

Elle posa calmement ses deux mains à plat sur la table.

« Parlons-en, Graciela. Parlons de l’argent d’Ernesto. »

Le visage de la vieille femme se figea imperceptiblement. La lueur de défi dans ses yeux vacilla, remplacée par une étincelle d’inquiétude.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » siffla-t-elle.

Mariana fit un signe de tête à son avocate. Maître Valenzuela ouvrit un dossier épais et fit glisser plusieurs documents sous le nez de Daniel et de sa mère.

« Voici la copie certifiée conforme du testament d’Ernesto Salgado, déposé le 14 mai 2018 auprès de l’étude notariale de Maître Morales », déclara l’avocate d’une voix posée mais retentissante. « Ainsi que les relevés bancaires originaux de la société de transport Salgado & Fils couvrant les six derniers mois précédant le décès de Monsieur Salgado. »

Daniel fronça les sourcils et attrapa les feuilles. « Qu’est-ce que c’est que ça ? Papa avait laissé tous ses biens à ma mère… C’est elle qui nous versait nos allocations pendant mes études. »

« Ton père n’a jamais laissé la maison ni l’entreprise à ta mère, Daniel », dit Mariana avec une infinie compassion pour l’illusion qui était en train de mourir sous ses yeux. « Ton père savait ce dont ta mère était capable. Il a légué l’intégralité du patrimoine au premier enfant de sa descendance. Il y a quatre ans, ce premier enfant devait être celui de Cecilia. »