Ruiz fixa l’instituteur pendant de longues secondes. Il jaugea la détermination sombre dans le regard de cet homme ordinaire qui risquait sa carrière pour une gamine qui n’était pas la sienne. L’officier laissa échapper un soupir rauque avant de faire un signe de tête bref vers la porte.

« Restez dans la voiture tant que je ne vous donne pas l’autorisation d’en sortir. Pas d’héroïsme, Carter. Si ça tourne mal, vous baissez la tête. »

La berline banalisée quitta le parking de l’école primaire à vive allure, glissant sur les feuilles mortes humides qui jonchaient l’asphalte. À l’arrière, Daniel regardait défiler les maisons de banlieue décrépites, les grillages rouillés et les carcasses de voitures abandonnées dans les allées de terre battue. Le quartier où vivait Valentina Reyes se situait aux marges de la ville, là où les trottoirs disparaissaient pour laisser place à des fossés envahis de mauvaises herbes.

Le silence dans l’habitacle n’était troublé que par les crépitements intermittents de la radio de bord. L’inspectrice Chen coordonnait l’encerclement discret de la zone avec deux autres véhicules de patrouille qui prenaient position aux extrémités de l’impasse des Saules.

« Cible en vue, annonça Chen en ralentissant à une cinquantaine de mètres d’un bungalow défraîchi dont la peinture jaune s’écaillait en larges lambeaux. Le pick-up Ford noir est garé devant le garage. Le moteur semble froid, mais les rideaux du rez-de-chaussée sont tirés. »

Daniel colla son front contre la vitre teintée. La maison semblait morte, ensevelie sous une chape de grisaille. Une bicyclette d’enfant aux roues tordues gisait sur le côté, abandonnée près de poubelles éventrées.

« Restez là, ordonna fermement Ruiz en posant la main sur son arme de service. Chen, couverture à droite. Les patrouilles sécurisent l’arrière du terrain pour bloquer la sortie vers les bois. »

Les deux inspecteurs sortirent du véhicule avec une souplesse féline, avançant à pas feutrés le long de l’allée en gravier. Daniel sentait les pulsations de son sang battre contre ses tempes avec une violence assourdissante. Chaque seconde semblait s’étirer dans une angoisse insoutenable. Il voyait Ruiz monter les trois marches du perron en bois pourri, lever le poing et frapper trois coups secs contre la porte d’entrée.

« Police ! Ouvrez immédiatement ! »

Le cri déchira la tranquillité morne du quartier. Rien. Aucun mouvement derrière les rideaux crasseux. Ruiz frappa de nouveau, plus fort, faisant trembler le panneau de bois.

« Marcus Vance ! Nous avons un mandat ! Ouvrez cette porte ou nous l’enfonçons ! »

Un bruit étouffé retentit à l’intérieur. Pas un pas d’adulte. Un claquement sourd, suivi d’un gémissement à peine perceptible qui traversa les cloisons vermoulues. Daniel ouvrit la portière arrière sans même y penser. L’avertissement de Ruiz s’évapora de son esprit, balayé par une certitude absolue : Valentina était là-dedans, et elle n’avait plus le temps d’attendre les délais d’un assaut réglementaire.

« Carter, restez en arrière ! » hurla Chen en se retournant, l’arme pointée vers le sol.

Mais Daniel était déjà au bas du perron. Avant que quiconque ne puisse le retenir, la porte d’entrée s’entrouvrit avec un grincement sinistre, retenue seulement par une chaîne de sécurité métallique.

Dans l’entrebâillement apparut le visage ravagé de Marcus Vance. Ses yeux étaient injectés de sang, son souffle empestait l’alcool de maïs et la sueur rance. Un rictus sauvage déformait ses lèvres minces.

« Vous n’avez rien à faire ici ! cracha l’homme en tentant de repousser la porte. Foutez le camp de ma propriété avant que je n’aille chercher mon fusil ! »

Ruiz ne lui en laissa pas l’occasion. De la semelle de sa botte de service, il porta un coup d’une puissance dévastatrice directement au niveau du pêne dormant. Le bois éclata dans un fracas sec, la chaîne s’arracha du chambranle en projetant des éclats de plâtre, et la porte vola en éclats vers l’intérieur.

Vance trébucha sous l’impact, basculant en arrière sur le lino graisseux de l’entrée. Mais sa surprise se mua instantanément en une fureur bestiale. Il se redressa d’un bond, tendant le bras vers le meuble de l’entrée où brillait la lame d’un couteau de désossage.

« À terre ! Police ! Les mains sur la tête ! » cria Ruiz en se jetant sur lui.

La lutte fut brève mais d’une férocité terrifiante. Vance se débattait comme un fauve acculé, hurlant des imprécations ordurières, tentant de mordre et de frapper du coude. Ruiz parvint à lui écraser l’avant-bras contre le sol, faisant voler le couteau à travers le couloir, tandis que Chen s’engouffrait dans la pièce pour lui river les genoux dans les reins et passer les menottes aux poignets avec un cliquetis métallique net.

Daniel ne regarda pas l’homme au sol. Il franchit le seuil en enjambant les débris de bois, son regard scrutant frénétiquement la pénombre de la maison.

L’atmosphère était étouffante. Une odeur tenace de graillon, de javel bon marché et de pourriture flottait dans l’air confiné. Le salon était un capharnaüm d’assiettes sales, de canettes de bière écrasées et de vêtements souillés jetés en tas sur les fauteuils défoncés.

« Valentina ? » appela Daniel d’une voix étranglée par l’angoisse.

Aucune réponse. Seuls les jurons étouffés de Vance sous le poids de Ruiz résonnaient dans l’entrée.

Daniel avança dans le couloir obscur. Les portes des chambres étaient fermées. Il poussa la première à gauche : une chambre d’adulte plongée dans le désordre, des bouteilles vides encombrant la table de nuit. Il se tourna vers le fond du couloir, vers une porte basse au chambranle ébréché.

Une serrure extérieure y avait été grossièrement vissée. Un cadenas en laiton pendait, déverrouillé, sans doute laissé ainsi par Vance dans sa précipitation matinale.

Daniel posa la main sur la clenche froide. Ses doigts tremblaient d’une manière incontrôlable. Il poussa doucement le battant, laissant la faible lueur du couloir pénétrer dans la pièce aveugle.

Il n’y avait pas de fenêtre. Seulement une ampoule nue qui pendait au bout d’un fil noirci au centre du plafond. Pas de lit d’enfant, pas de jouets, pas de peluches colorées.