Elle m’ouvrit la porte de ma cellule sans un mot.
Sarah était là. Elle était assise sur le lit inférieur, les genoux ramenés contre sa poitrine, le visage pâle barré d’un énorme hématome violacé sur la pommette droite. Un bandage épais lui serrait les côtes sous son sweat-shirt trop large. Dès qu’elle m’entendit entrer, elle sursauta violemment, prête à fuir ou à crier, avant de reconnaître ma silhouette.
« Olivia… » murmura-t-elle d’une voix brisée en essayant de se lever.
« Reste assise, Sarah. Ne force pas. »
Je tirai la chaise en plastique et m’assis en face d’elle, les coudes sur la petite table en formica. La pièce mesurait neuf mètres carrés. Neuf mètres carrés pour décider de la vie ou de la mort de quatre personnes.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle, les yeux embués de larmes. Brigitte… pourquoi elle m’a frappée comme ça ? Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai jamais rien fait à personne ici… »
J’ai posé mes mains sur les siennes. Elles étaient glacées et tremblaient d’un tremblement continu, incontrôlable.
« Brigitte n’est pas le vrai problème, Sarah. C’est du dehors que vient le coup. »
Elle se figea. Son regard fuyant s’ancra dans le mien, et j’y vis cette terreur sourde des gens qui savent déjà ce qu’on va leur annoncer mais qui refusent de l’entendre.
« Tu as travaillé pour la société Astralis Conseil, n’est-ce pas ? » lâchai-je doucement.
Elle retira vivement ses mains, comme si je venais de la brûler au fer rouge.
« Comment tu sais ça ? Personne ne sait… le dossier d’instruction n’en parle pas, ils ont maquillé les comptes… »
« Le gérant de fait de cette boîte s’appelle Marc Vaneck. C’est mon frère. »
Le silence qui suivit fut plus violent que tous les coups de poing de Brigitte. Sarah se recula contre le mur de béton crépi, la bouche entrouverte, les pupilles dilatées par un effroi pur. Pour elle, en une seconde, je venais de cesser d’être l’amie protectrice pour redevenir une ennemie mortelle, la complice du boucher qui l’avait fait jeter dans cette fosse aux loups.
« Non… non, ce n’est pas vrai… Tu mens… Tu es avec lui… »
« Si j’étais avec lui, Sarah, je t’aurais laissée crever sous les coups de Brigitte hier après-midi. Écoute-moi très attentivement. Nous n’avons pas plus de vingt-quatre heures avant qu’il ne se rende compte que quelque chose cloche. Marc te veut morte pour que tu ne puisses jamais parler au magistrat instructeur. Et pour s’assurer que Brigitte fasse le travail, il a posté des tueurs devant la maison de ma mère. Si tu meurs, ma mère est sauvée mais toi tu disparais. Si tu survis sans qu’on neutralise Marc, c’est ma mère qui est assassinée. Il nous tient toutes les deux par la gorge. »
Elle pleurait désormais à gros bouillons, enfouissant son visage dans ses mains noueuses.
« Il y a une clé USB, souffla-t-elle entre deux hoquets. Elle n’est pas chez moi. Marc a fait fouiller mon studio trois fois par ses hommes avant mon arrestation. Je l’avais cachée chez ma grand-mère, dans l’ancienne boîte à couture qui est restée au grenier. Il y a tous les relevés bancaires, les faux ordres de virement signés de sa main, les contrats de rétrocommissions avec des élus locaux… Tout y est. C’est pour ça qu’il a peur. Ce n’est pas seulement de la prison qu’il risque, Olivia. C’est la ruine totale et des dizaines d’années derrière les barreaux pour lui et ses associés. »
« Alors voilà ce que nous allons faire, dis-je en me penchant vers elle pour que même les murs ne puissent pas nous entendre. Cet après-midi, à la promenade de quatorze heures, nous allons organiser ton agression. Brigitte va te tomber dessus une seconde fois près des douches extérieures, là où l’angle mort de la caméra sud permet quelques secondes de flottement. Tu auras une capsule de faux sang dans la bouche que Clara va nous fournir. Tu t’effondreras. Tu feras semblant d’être inconsciente. Les infirmiers arriveront, ils te poseront sur un brancard avec un collier cervical et t’évacueront directement vers l’hôpital pénitentiaire de Fresnes sous escorte fermée. Aux yeux de la prison et des balances qui informent mon frère, tu seras dans le coma, entre la vie et la mort. »
Sarah me fixait avec des yeux agrandis par l’incrédulité.
« Et ensuite ? Et ta mère ? »
« Dès que la nouvelle de ton hospitalisation d’urgence arrivera aux oreilles de Marc, Brigitte utilisera la cabine téléphonique surveillée du bâtiment B pour l’appeler. Elle lui dira que le travail est fait, mais qu’elle exige la moitié du paiement immédiatement pour sa famille, sans quoi elle donne les enregistrements de leurs conversations préalables à la police. Elle lui fixera un rendez-vous ce soir même avec sa sœur pour la remise des fonds. Dès qu’il se présentera au point de rendez-vous, la brigade de répression du banditisme l’interceptera avec l’argent, tandis qu’une autre équipe sécurisera la maison de maman. »
C’était un plan fragile, cousu de fil blanc, dépendant de mille détails microscopiques. Dans une prison, rien ne se passe jamais comme prévu. Une rumeur, un regard de travers, une détenue trop curieuse, et tout s’embrase.
À treize heures cinquante, la sonnerie stridente retentit dans les coursives. L’heure de la promenade.
Mon cœur cognait avec une violence sourde contre mes côtes. Sarah marchait à mes côtés, le pas hésitant, le teint cireux. Nous sommes descendues par l’escalier en colimaçon, entourées par le flux bruyant des femmes qui descendaient prendre l’air. L’air de la cour était lourd, saturé de l’odeur d’asphalte chauffé et de tabac froid.
Au centre du terrain de basket, Brigitte était là, immobile. Elle ne jouait pas. Son ballon traînait à ses pieds. Quand ses yeux ont croisé les miens, un imperceptible hochement de tête m’a confirmé que les instructions de la directrice avaient été transmises.