L’écran s’est allumé. Dans le silence feutré du cabinet notarial, le son percutant de la gifle a résonné comme une détonation.
Puis, la voix de Diane, amplifiée, glaciale, inhumaine :
« Ton papa a dit de ne pas l’appeler quand tu pleures. Il a dit que tu n’étais qu’un fardeau, exactement comme ta mère. Il est occupé avec sa vraie famille ce soir… »
Diane a porté une main tremblante à sa gorge. Ses yeux écarquillés fixaient l’écran où apparaissait ensuite la vidéo de trois jours plus tôt : la fausse malade marchant d’un pas agile pour enlacer Vanessa, Mark détaillant son plan pour dépouiller sa femme, falsifier ses revenus avec la complicité de son amant et beau-père potentiel, et expédier ma fille dans un internat à l’autre bout de l’Atlantique.
« Mon Dieu… » a soufflé Maître Cassel, qui venait de pâlir d’un coup, repoussant précipitamment les documents qu’il s’apprêtait à me faire signer pour ne pas être associé à ce désastre légal. « Monsieur Moreau… vous m’aviez certifié que cette transaction était le fruit d’un accord financier mutuel et transparent… »
« Tais-toi, vieux con ! » a éructé Mark, la bave aux lèvres, se tournant vers moi avec un regard de bête traquée. « Tu nous as espionnés ? C’est illégal ! C’est une violation de domicile privé ! Ces vidéos ne valent rien devant un tribunal, tu m’entends ? Rien ! »
« Faux », est intervenu calmement le capitaine Girard en sortant sa carte professionnelle et un document officiel portant le sceau de la République. « La caméra a été souscrite et payée par Madame Claire Moreau à son nom, avec notification acceptée par Madame Diane Moreau pour des raisons médicales. De plus, lorsqu’il s’agit de violences physiques constatées sur un enfant de deux ans, la recevabilité de la preuve est souverainement appréciée par le magistrat instructeur. »
Le policier s’est tourné vers Diane, dont la canne venait de glisser sur le parquet ciré dans un claquement sourd.
« Madame Diane Moreau, vous êtes convoquée immédiatement dans les locaux du commissariat central pour y être entendue sous le régime de la garde à vue du chef de violences volontaires sur mineure de quinze ans par ascendant ayant entraîné une incapacité totale de travail de trois jours. Veuillez nous suivre sans opposer de résistance. »
« Non ! Non, Mark, fais quelque chose ! » a glapi la vieille femme, la voix brisée par une terreur authentique. Ses yeux imploraient son fils, mais Mark ne la regardait même plus. Fidèle à sa lâcheté fondamentale, il cherchait déjà une issue pour sauver sa propre peau.
« Je n’étais pas là ! » a crié Mark en levant les mains. « C’est ma mère qui a fait ça, je n’ai rien ordonné du tout ! C’est une folle, elle perd la tête depuis des mois ! Demandez à Claire, elle sait très bien que sa belle-mère est ingérable ! »
Diane a tourné vers son fils adoré un regard de haine pure, réalisant en un quart de seconde qu’elle venait d’être sacrifiée sur l’autel de son propre égoïsme.
« Espèce de lâche ! » a-t-elle craché en tentant de se lever. « C’est toi qui m’as dit de la mater ! C’est toi qui as dit que cette petite bâtarde te coûtait trop cher et qu’il fallait faire craquer Claire pour qu’elle parte d’elle-même en nous laissant tout ! J’ai tout fait pour toi, pour ton mariage avec la fille de ton patron ! »
« Silence ! » a ordonné le capitaine Girard en s’interposant entre la mère et le fils. « Vous vous expliquerez tous les deux en salle d’interrogatoire. »
Éléonore a alors repris la parole, s’adressant directement à Mark qui commençait à hyperventiler.
« Ce n’est que le volet pénal immédiat, Monsieur Moreau. Pendant que vous perdez votre sang-froid ici, un huissier de justice et les inspecteurs de la brigade financière sont en train de notifier une saisie conservatoire sur l’ensemble de vos comptes bancaires personnels et sur les parts de la SCI familiale. Nous avons également transmis une copie certifiée de vos aveux vidéo concernant les bilans falsifiés au service fiscal des entreprises et à la direction générale de la société de monsieur de Saint-Amand, le père de votre maîtresse Vanessa. »
Le visage de Mark s’est décomposé totalement. La mention du nom de famille de Vanessa a brisé le dernier vestige de son arrogance.
« Non… vous n’avez pas fait ça… Le père de Vanessa ne sait rien de tout ça… »
« Il est au courant depuis neuf heures ce matin », ai-je dit, prenant la parole pour la première fois avec un calme qui contrastait violemment avec sa déroute. « Et je doute qu’il apprécie d’apprendre que son futur gendre utilisait l’argent volé à son épouse légitime pour payer les hôtels de luxe à sa fille, tout en montant une fraude fiscale qui met en danger son entreprise. À l’heure qu’il est, la société de sécurité privée de sa résidence a déjà pour consigne d’expédier vos affaires sur le trottoir. »
Mark s’est effondré sur sa chaise, les yeux vitreux, fixant le bois verni de la table comme s’il voyait toute sa vie dorée s’évaporer en fumée sous ses yeux.
« Claire… pitié », a-t-il murmuré d’une voix rauque, tendant une main tremblante vers moi. « On peut s’arranger. Pense à Chloé. Une petite fille a besoin de son père. Je me suis trompé, ma mère m’a manipulé depuis le début… Pardonne-moi. Je te laisserai la maison, je te laisserai tout ce que tu veux, mais ne détruis pas ma vie… »
Je me suis levée lentement. J’ai ramassé mon sac à main posé sur la table. Je l’ai regardé droit dans les yeux, cherchant ne serait-ce qu’une étincelle de l’homme que j’avais cru aimer jadis. Il n’y avait rien. Rien qu’un vide abyssal, une coquille creuse façonnée par l’ambition et la cruauté.