« Ils ont arrêté notre père ce matin, dit-elle sans aucune haine dans la voix, seulement un immense soulagement teinté d’une amertume inaltérable. La presse est massée devant le commissariat. Le domaine familial a été placé sous séquestre. L’empire Belmont est mort, Émilie. »

« Il le méritait », répondis-je doucement.

Nous sommes restées longtemps en silence, à regarder par la grande baie vitrée de la chambre. Au dehors, le soleil d’automne perçait les nuages bas, jetant des reflets dorés sur les toits d’ardoise de la cité. Le monde poursuivait sa course indifférente, ignorant que dans l’ombre d’une nef oubliée, la justice avait triomphé de la plus indicible des cruautés.

Le procès qui se tint quelques mois plus tard balaya les derniers vestiges de notre ancienne vie. Thomas fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour tentative d’assassinat avec préméditation, séquestration et administration de substances mortifères. Notre père, brisé par l’opprobre public et rongé par le remords tardif de sa lâcheté, écopa d’une peine de quinze ans de prison ferme pour complicité. Ma mère, dépouillée de son rang et abandonnée par le cercle d’hypocrites qui composaient son monde, choisit l’exil dans un anonymat misérable.

Quant à Julia et moi, nous avons refusé chaque centime de l’héritage empoisonné des Belmont. Nous avons vendu aux enchères les derniers terrains encore exploitables pour indemniser les victimes des essais clandestins de Thomas, puis nous avons quitté la région sans nous retourner.

Nous nous sommes installées dans un petit village côtier, loin des faux-semblants et des regards curieux. Nous avons ouvert un atelier de restauration d’art ancien, redonnant de la lumière à ce que le temps et la poussière avaient tenté d’effacer.

Parfois, lorsque le vent marin souffle contre les fenêtres de notre maison et que la nuit se fait trop profonde, nous nous asseyons l’une en face de l’autre autour d’une tasse de thé chaud. Nous n’avons plus besoin de parler pour nous comprendre. Nos âmes sont liées par une épreuve que peu d’êtres humains peuvent concevoir : nous avons franchi la frontière du royaume des ombres, nous avons brisé le bois du mensonge, et nous sommes revenues ensemble à la lumière.