Ma mère ne répéta pas sa question. Elle n’avait pas besoin de hausser le ton. L’immobilité de son regard suffisait à écraser la maîtresse des lieux.
« Je… vous êtes chez moi », balbutia Doña Carmela, sa voix d’ordinaire impérieuse déraillant dans un aigu ridicule. « Sortez avant que je n’appelle la police fédérale ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. Mon époux a des amis au ministère, mon beau-frère est— »
Un claquement sec retentit.
Ce n’était pas un coup de feu, mais le bruit délibéré d’un des gardes du corps abattant la crosse de son arme sur l’élégante table en verre où reposaient encore les bouteilles de Dom Pérignon et les mimosas tièdes. Le plateau vola en éclats sous les cris d’orfraie des femmes de la famille. Mateo, pétrifié à trois mètres de là, fit un nouveau pas en arrière, trébuchant contre un transat en teck avant de se rattraper lamentablement à un pot d’oranger.
Ma mère tourna à peine la tête vers l’un de ses hommes.
« Ernesto. L’équipe médicale. »
« Déjà là, Madame Silva », répondit l’homme d’une voix sans inflexion.
Avant même que je ne comprenne ce qui m’arrivait, le vrombissement feutré d’un troisième véhicule résonna dans l’allée éventrée. Une ambulance privée, sans sirène mais aux vitres lourdement teintées, franchit les décombres du portail d’acier. Deux soignantes en uniforme immaculé et un médecin muni d’une mallette de réanimation se précipitèrent sur la pelouse sans accorder le moindre regard aux Villalobos.
La douleur qui déchirait mon flanc droit m’empêchait de me redresser. Chaque inspiration tirait sur mes muscles froissés comme un fer rouge incandescent, et l’angoisse de sentir une chaleur liquide le long de mes cuisses m’arrachait des sanglots incontrôlables.
« Mon bébé… », suffoquai-je, les doigts crispés dans l’herbe arrachée. « Pitié… mon bébé… »
Une présence s’agenouilla près de moi. Ce ne fut pas une étreinte tiède, pas un épanchement larmoyant comme dans les romans que je dévorais pour tromper ma solitude. C’était la fermeté absolue d’une main gantée de cuir d’agneau qui se posa sur ma tempe moite. Les doigts étaient frais, précis, d’une stabilité désarmante.
« Respire, Sofia », murmura la voix de ma mère au-dessus de moi. Une voix grave, rocailleuse, débarrassée de toute douceur superflue mais vibrant d’une autorité qui fit taire mes tremblements. « Tu ne vas rien perdre du tout. Regarde-moi. Regarde ta mère. »
Je levai les yeux, les cils collés par les larmes et la sueur. Dix-sept ans d’absence, dix-sept ans de silence dans les faubourgs délabrés d’Iztapalapa avec ma grand-mère qui refusait de prononcer son prénom, s’effacèrent dans la noirceur insondable de ses iris. Helena Silva n’avait pas une ride de complaisance sur son visage taillé au scalpel. Elle était élégante, glaciale, et portait l’odeur du tabac brun, du cuir cher et d’un pouvoir que le clan Villalobos ne pouvait même pas concevoir.
« Sofia… », osa soudain une voix hésitante derrière nous.
Mateo.
Mon mari s’avançait enfin, les mains ouvertes en signe de paix, son polo blanc immaculé trempé de sueur au niveau du col. Son beau visage de fils à maman, ce visage dont j’étais tombée amoureuse un an plus tôt dans les couloirs feutrés de l’agence immobilière où je faisais le ménage, n’exprimait plus que la panique du lâche pris au piège.
« Sofia, mon amour… calmez-vous, je vous en supplie », osa-t-il, s’adressant autant à moi qu’à la femme en noir qui me surplombait. « C’était un accident. Ma mère n’a pas fait exprès, elle avait bu, elle plaisantait avec la batte… Nous pouvons régler cela en famille, sans violence. Laissez les médecins l’ausculter ici, nous avons une chambre d’amis tout confort… »
Helena Silva se releva avec une lenteur calculée. Le médecin et l’infirmière étaient déjà en train de découper le bas de ma robe de coton avec des ciseaux chirurgicaux pour poser la sonde d’un échographe portable sur ma peau nue.
Ma mère fit trois pas vers Mateo. Mon mari, qui mesurait pourtant une tête de plus qu’elle, recula d’instinct jusqu’à ce que son dos heurte le torse colossal d’Ernesto.
« Un accident ? » demanda-t-elle, son timbre de voix si feutré que les invités durent tendre le cou pour la percevoir. « Un coup de batte en pleine zone utérine sur une jeune femme à vingt-quatre semaines de gestation est un accident dans cette porcherie ? »
« Écoutez, madame ! » intervint Doña Carmela, retrouvant un semblant de superbe maintenant que son fils s’interposait. « Vous n’avez aucun droit d’entrer ici en brisant ma propriété ! Cette fille n’a rien apporté à cette maison si ce n’est sa misère. Nous l’avons nourrie, habillée, tolérée à notre table ! Et vous osez venir ici jouer les reines du crime avec des mercenaires ? Si elle a pris un coup, c’est parce qu’elle m’a manqué de respect ! Une bâtarde issue d’une traînée qui l’a abandonnée sur le trottoir ! »
L’insulte flotta dans l’air tiède de l’après-midi comme une étincelle au-dessus d’une flaque d’essence.
Pendant une seconde, personne ne bougea. Puis, sans le moindre avertissement, Helena Silva fit un pas en avant. Son bras ganté fendit l’espace avec une rapidité foudroyante. Le revers de sa main claqua contre la joue gauche de Doña Carmela avec la violence d’un coup de fouet.
Le choc propulsa la vieille bourgeoise en arrière. Ses lunettes de soleil de marque volèrent dans l’herbe, et elle s’effondra sur les fesses, une lèvre fendue laissant échapper un filet de sang pourpre sur son collier de perles baroques.
« Maman ! » cria Mateo, tentant de s’élancer.
Le garde du corps le saisit par la nuque d’une seule main et lui plaqua la face contre le pavé rugueux de la terrasse sans le moindre effort. Mateo gémit, la joue écrasée contre la pierre, sous les yeux de ses cousins qui n’osèrent pas faire un geste pour lui venir en aide.