Le paysage devint rapidement hostile. Les forêts denses de pins laissaient place à des falaises déchiquetées battues par les vagues écumantes de l’Atlantique. Le ciel était couleur de cendre lorsqu’ils franchirent les grilles rouillées du domaine de Blackwood. Les herbes folles avaient envahi l’allée pavée, et au bout se dressait la carcasse calcinée d’un manoir victorien dont seules les cheminées en pierre et quelques murs de granit tenaient encore debout.
Marcus positionna deux de ses hommes en retrait dans les bois, équipés de lunettes thermiques et de fusils de précision, prêts à intervenir au premier signal radio.
Restez hors de vue, ordonna Noah. Quoi qu’il arrive, n’intervenez que si vous entendez un coup de feu.
Charles et Noah descendirent du véhicule. Le vent marin soufflait avec une violence glaciale, emportant l’odeur d’iode et de bois pourri. Ils marchèrent côte à côte à travers les décombres de l’entrée principale. Les planches noircies craquaient sous leurs semelles.
Au centre de l’ancien grand salon, dont le toit s’était effondré des décennies plus tôt, une table pliante en métal avait été installée. Deux lampes à pétrole diffusaient une lumière jaune et vacillante sur les pierres tombales du passé.
Assis sur une chaise de camping, vêtu d’un épais manteau de laine sombre, se tenait Julian Ellington.
Les années l’avaient transformé. Ses cheveux étaient d’un blanc d’argent, son visage profondément ridé et marqué par les embruns, mais ses yeux restaient d’une clarté perçante, presque prédatrice. Sur sa joue gauche, la cicatrice d’enfance était devenue un sillon livide. Deux gardes armés se tenaient immobiles derrière lui, les mains croisées sur leurs armes automatiques.
Tu n’as pas changé, Charles, lança le vieil homme sans bouger. Toujours aussi prévisible. Tu as quand même amené le gamin.
Noah s’avança d’un pas, les poings serrés dans les poches de son manteau.
Le gamin a mis votre réseau par terre en moins de quarante-huit heures, monsieur Ellington.
Julian eut un sourire narquois, observant le jeune homme avec une lueur d’admiration fugitive.
Tu as du cran, petit. Beaucoup plus que ton père n’en a jamais eu. Il a toujours préféré les bilans comptables et les poignées de main hypocrites au grand monde des affaires réelles.
Chapitre 3 : La confession de Blackwood
Pourquoi, Julian, demanda Charles d’une voix sourde en s’arrêtant à trois mètres de la table. Pourquoi avoir simulé ta mort ? Pourquoi avoir détruit notre famille ?
Julian se leva lentement, s’appuyant sur une canne sculptée au pommeau de bronze.
Parce que notre père était un voleur et un lâche, cracha-t-il avec une rancœur intacte. Il n’a pas bâti le groupe Ellington avec du génie financier. Il l’a bâti en 1968 en détournant l’assurance d’un navire marchand coulé volontairement, causant la mort de sept marins. J’avais trouvé les preuves dans son bureau secret ici même, dans ce manoir. Quand je l’ai confronté, il m’a menacé. Il m’a dit qu’il me déshériterait et me ferait enfermer pour diffamation.
Charles secoua la tête, incrédule.
C’est faux. Père n’aurait jamais…
Père était un monstre d’ambition, l’interrompit Julian avec force. La nuit où mon yacht a coulé, ce n’était pas un accident. Les conduites de carburant avaient été sabotées sur son ordre. J’ai sauté par-dessus bord avant l’explosion. J’ai nagé pendant trois heures dans une eau glacée avant d’être repêché par des contrebandiers canadiens. Cette nuit-là, le fils obéissant est mort. J’ai compris la seule règle qui régissait ce monde : la force et l’argent invisible.
Le silence retomba, troublé seulement par le fracas des vagues contre les falaises en contrebas.
Pendant que tu jouais au bienfaiteur dans les salons de New York, continua Julian en désignant Charles du bout de sa canne, j’ai créé Cross Meridian. Un réseau qui ne répond à aucune juridiction. Nous utilisions tes hôtels, tes lignes de crédit, ta respectabilité pour blanchir les profits du commerce d’armes, de minerais rares et de technologies militaires sous embargo. Madeline n’était qu’un rouage. Elle prenait sa part, croyant être une reine, alors qu’elle n’était qu’un pion sur mon échiquier.
Et Daniel Price, intervint Noah, la voix frémissante. Quel crime avait-il commis ?
Il a commencé à poser des questions sur les transferts de fonds vers les banques de Macao et de Chypre, répondit froidement Julian. Il a compris que la comptabilité de l’hôtel de New York servait de passerelle principale. Madeline a paniqué. Elle a envoyé son gorille pour l’intimider. Dane a été trop loin, il l’a tué dans ce couloir. Mais la mort de Daniel ne m’a pas dérangé. Les faibles finissent toujours par tomber.
Tu es devenu pire que ce que notre père a pu être, dit Charles, les larmes aux yeux. Tu as tué des innocents pour assouvir ta rancune.
Peut-être, admit Julian avec une indifférence glaciale. Mais aujourd’hui, cette histoire prend fin. Vous ne pouvez pas me faire tomber sans faire couler le nom des Ellington tout entier. Si la provenance des premiers capitaux de la famille est révélée, si les transactions de Cross Meridian sont liées à votre nom, l’État saisira chaque centime. Vos hôtels, vos actions, vos résidences. Toi et ton fils finirez ruinés, traînés dans la boue par la presse mondiale.
Il posa sur la table un contrat aux pages épaisses.
Signez la cession de contrôle des douze filiales hôtelières restantes en faveur de ma société fiduciaire basée à Genève. En échange, je disparais à nouveau. Vous gardez votre réputation, votre petit confort new-yorkais, et Noah aura de quoi vivre décemment jusqu’à la fin de ses jours. Refusez, et mes avocats diffuseront simultanément les dossiers sur notre père et sur les fraudes de Cross Meridian. Nous coulerons ensemble.
Charles regarda le document. Le piège était machiavélique. Julian avait minutieusement entremêlé les finances légitimes de Charles avec les circuits clandestins de son organisation criminelle.
Noah fit un pas en avant, attirant le regard de son oncle.
Vous parlez d’empire et de pouvoir, monsieur, commença Noah calmement, mais vous avez commis une erreur monumentale.
Julian haussa un sourcil amusé.
Vraiment ? Et laquelle, jeune homme ?