Puis, je m’assis sur le bord du lit, saisis le téléphone fixe d’urgence branché sur une ligne cuivre indépendante — une ligne qu’Arthur avait toujours refusé de faire basculer sur une box internet, affirmant avec raison qu’en cas de coupure de courant, les technologies modernes laissaient les vieillards démunis.

Je composai le numéro direct de Marc Vasseur.

La tonalité retentit deux fois avant qu’une voix grave et autoritaire ne décroche.

« Commissaire Vasseur, j’écoute. »

« Marc… c’est ta tante Margaret », murmurai-je d’un ton ferme et posé.

« Tante Margaret ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as une voix étrange. »

« Écoute-moi très attentivement, Marc. Je n’ai que quelques minutes. Daniel et sa femme ont contracté des dettes colossales auprès d’un certain Kovacs. Ils ont tenté de monter un dossier frauduleux d’incapacité mentale contre moi et ont gagé ma maison. Ces criminels arrivent ici dans moins d’une demi-heure pour me contraindre à signer un accord de cession forcée sous la menace. Ils croient que je suis seule, terrorisée et sénile. »

Un silence glacial s’installa au bout du fil, suivi du froissement précipité de papiers et du claquement sec d’un tiroir.

« Kovacs ? Milan Kovacs ? Le gérant des sociétés de recouvrement fictives du quartier sud ? » demanda Marc, la voix soudain tendue comme une corde d’arbalète. « Margaret, cet individu est sous le coup de trois mandats d’amener pour extorsion de fonds sur des personnes vulnérables et blanchiment aggravé. Nous montons un dossier contre lui depuis huit mois, mais nous manquions de flagrant délit direct avec ses commanditaires ! »

« Eh bien, tu as ton flagrant délit, mon grand », répondis-je sans faillir. « Ils ont rendez-vous chez moi pour finaliser leur forfait. Daniel est terrorisé, mais Vanessa est complice active. Ne fais pas retentir les sirènes. Viens avec tes collègues par le chemin vicinal derrière le verger. Ils peuvent garer les véhicules banalisés derrière les cyprès sans être vus depuis la route principale. »

« Ne bouge pas de ta chambre, Margaret. Ferme la porte à clé. Nous serons là dans vingt minutes au maximum. »

« Non, Marc », dis-je doucement. « Je descends dans le salon. Si je reste enfermée là-haut, Kovacs sentira le piège et fera demi-tour avant d’avoir sorti les documents et proféré ses exigences. Je dois être assise dans mon salon pour qu’il s’incrimine lui-même. J’ai un enregistreur en marche dans ma poche. »

« Margaret, c’est de la folie, ces types sont armés et sans pitié ! »

« Ton oncle Arthur disait toujours qu’on ne négocie pas avec les hyènes en se cachant sous le lit. Fais ton travail, Marc. Moi, je fais le mien. »

Je raccrochai délicatement le combiné. Mon cœur battait à un rythme puissant, régulier, comme un vieux moteur diesel qui refuse de caler. Je me relevai, lissai les plis de ma jupe plissée sombre, rajustai mon col blanc et déverrouillai la porte de la chambre.

Lorsque je redescendis les marches, la tension au rez-de-chaussée était à son paroxysme.

Vanessa faisait nerveusement les cent pas entre l’entrée et le vestibule, lorgnant frénétiquement par les fenêtres latérales. Daniel, quant à lui, était assis sur la première marche du petit escalier menant à la cave, les mains crispées sur ses genoux, tremblant de tout son corps comme une bête menée à l’abattoir.

En me voyant descendre, vêtue de mes habits du dimanche et marchant d’un pas décidé, Vanessa sursauta.

« Qu’est-ce que vous faites ? Je vous avais dit de rester en haut ! » aboya-t-elle, les yeux exorbités.

« Je refuse de me cacher dans ma propre maison », répliquai-je avec une dignité glaciale. « Si des créanciers doivent pénétrer sous ce toit, ils me trouveront là où je dois être : au salon. Et Daniel, va chercher mon fauteuil bleu dans le débarras et remets-le immédiatement à sa place près de la fenêtre. »

« Quoi ? Mais vous perdez la tête ! » s’écria Vanessa en s’interposant. « Kovacs arrive pour signer un compromis d’évacuation, pas pour prendre le thé avec la reine mère ! »

« Obéis à ta mère, Daniel », ordonnai-je en ignorant totalement ma belle-fille. « Remets le fauteuil de ton père à sa place. Tout de suite. »

L’autorité dans ma voix dut réveiller en Daniel ce qui restait de son enfance, avant que l’ambition vaine et la cupidité ne consument sa droiture. Il se leva mécaniquement, baissant la tête, et se dirigea vers le débarras sans prêter attention aux insultes rageuses de Vanessa qui le traitait de sous-homme et de pleutre.

Deux minutes plus tard, mon vieux fauteuil en velours bleu fané reprit sa place exacte, au millimètre près, à côté de la baie vitrée qui donnait sur les rosiers endormis du jardin. Je m’y installai confortablement, posant mes mains sur les accoudoirs râpés, sentant sous mes paumes la chaleur réconfortante de ce bois patiné par les mains d’Arthur.

C’est à cet instant précis que deux bruits sourds retentirent dehors : le crissement lourd de pneus sur le gravier de l’allée, suivi du claquement lourd et métallique de portières de grosses berlines allemandes.

Vanessa blêmit d’un coup. Son agressivité factice se mua instantanément en une panique servile. Elle se précipita vers la porte d’entrée, réajusta nerveusement son chemisier de soie et ouvrit le battant avant même qu’on n’eût frappé.

Trois hommes franchirent le seuil sans essuyer leurs chaussures sur le paillasson.

Le premier, grand, la cinquantaine austère, portait un pardessus en cachemire noir impeccablement taillé sur un costume sombre. Ses yeux d’un gris d’ardoise balayèrent le vestibule avec un mépris souverain. C’était Milan Kovacs. Derrière lui se tenaient deux molosses au crâne rasé, le regard vide et la silhouette engoncée dans des blousons de cuir épais, les mains ostensiblement glissées dans leurs poches ventrales.

« Bonjour, Vanessa », dit Kovacs d’une voix feutrée, presque mélodieuse, mais dénuée de la moindre humanité. « J’espère pour vous que vous avez cessé vos enfantillages et que l’affaire est réglée. Mes associés commencent à trouver vos retards particulièrement coûteux en intérêts de retard. »