Un frémissement parcourut l’assistance. Les quelques voisins encore présents, hypnotisés par la cruauté du spectacle, n’osaient plus faire un geste.
— Continue, Élodie, dit Camille, le regard de marbre. Va jusqu’au bout de ton numéro.
— Cette maison ne t’appartient pas ! cracha Élodie, la voix montant d’un octave, perdant enfin son vernis de politesse aristocratique. Elle n’appartient même pas à Julien ! Le prêt bancaire de deux cent mille euros pour l’apport, c’est notre père qui l’a garanti sur sa propre maison de famille avant de mourir. Et depuis trois ans, quand Julien a lamentablement fait faillite avec son cabinet d’audit fantoche dont tu refuses toujours de voir la réalité, qui a injecté quarante mille euros pour éviter que les huissiers ne posent des scellés sur ce portail blanc dont tu es si fière ? C’est moi !
Elle fit un pas menaçant vers Camille, le doigt tendu, presque hystérique de pouvoir enfin déverser son venin accumulé.
— C’est mon argent, Camille ! C’est l’argent du patrimoine des Delmas que Julien a dilapidé pour te payer ta vie de bohème, ton atelier au fond du jardin et tes robes en lin bio ! Tu n’es qu’une parasite qui a profité de la lâcheté de mon frère pour s’offrir une respectabilité qu’elle n’aurait jamais eue dans son deux-pièces de Bagnolet ! Tu vis sous mon toit. Tu manges dans ma main. Et tu as l’audace d’exiger le respect de ma part ?
Le choc des révélations frappa les invités comme un coup de massue. Les regards se tournèrent vers Julien.
L’homme s’était effondré sur un banc en fer forgé, la tête entre les mains, le dos secoué d’un tremblement honteux. Il ne démentait rien. Il ne disait rien. Sa lâcheté était désormais étalée au grand jour, aussi visqueuse et indélébile que la crème du gâteau sur la pelouse.
Pendant un long moment, seul le bruissement du vent de juin dans le vieux cerisier troubla le silence de mort qui s’était abattu sur le jardin.
Puis, contre toute attente, un sourire monta aux lèvres de Camille.
Ce n’était pas un sourire de façade, ni un rire nerveux de femme blessée. C’était le sourire glacé, terrifiant, d’un général qui voit son ennemi avancer exactement au milieu du champ de mines préparé des mois à l’avance.
— C’est tout ? demanda Camille calmement.
Élodie cilla. Elle s’attendait à des larmes, à des dénégations hystériques, à une fuite éperdue vers la salle de bains. L’assurance tranquille de Camille la déstabilisa plus sûrement qu’une gifle.
— C’est… c’est amplement suffisant pour que tu baisses les yeux et que tu fasses tes bagages, répliqua Élodie, tentant de retrouver son aplomb de femme d’affaires hautaine.
— Tu as raison sur un point, Élodie, reprit Camille d’une voix claire, distincte, s’adressant à la fois à sa belle-sœur et aux trente personnes figées autour du buffet. Julien est un lâche. Il a fait faillite il y a trois ans. Et il est allé pleurer dans tes jupes pour obtenir ces quarante mille euros sans jamais m’en parler.
Elle tourna son regard vers son mari. Julien n’osa même pas lever les yeux d’un millimètre.
— Mais ce que Julien a oublié de te dire, poursuivit Camille en faisant un pas en avant, c’est pourquoi il avait besoin de cet argent en urgence à l’automne 2023.
Élodie haussa les épaules avec un ricanement forcé.
— Pour combler le trou de son agence, évidemment. Il a toujours été nul en gestion commerciale.
— Non, dit Camille. Pas pour l’agence. Julien avait besoin de cet argent parce qu’un associé de ton propre cabinet de conseil financier, Élodie, le menaçait d’un dépôt de plainte pour faux et usage de faux au pénal.
La couleur commença à déserter le visage d’Élodie. Son rouge à lèvres criard semblait désormais flotter sur un masque de plâtre.
— De… de quoi tu parles ? bégaya-t-elle.
Camille s’avança vers la table basse près de la pergola, là où reposait son grand cabas en cuir brun qu’elle avait préparé pour la fin de la fête. Elle en sortit une chemise cartonnée bleue, impeccablement fermée par un élastique.
— Tu as dit tout à l’heure que chez moi, la vérité avait toujours besoin d’un rendez-vous. Tu avais raison. Et ce rendez-vous, c’est aujourd’hui.
Elle défit l’élastique avec un claquement sec.
— Pendant que tu me traitais de pauvre fille de banlieue qui s’amuse avec des crayons, tu as oublié un détail : mon métier de graphiste et directrice artistique m’amène à auditer des chartes visuelles, des rapports financiers et des documents de conformité pour de très grandes firmes. Je sais lire un bilan comptable bien mieux que ton frère. Et surtout, je sais reconnaître une fausse signature à dix mètres de distance.
Camille tira une première feuille de la pochette.
— En octobre dernier, notre boîte aux lettres a reçu par erreur une notification fiscale adressée à la SCI familiale des Delmas, celle dont tu es la gérante unique depuis la mort de ton père. Julien l’a cachée dans son bureau sous une pile de vieux dossiers, mais c’est moi qui fais les comptes du foyer, c’est moi qui paie chaque centime des traites de cette maison depuis le premier jour.
Camille leva les yeux, plantant son regard dans celui d’Élodie, dont la gorge se mit à déglutir avec une difficulté visible.
— Tu as dit que ton père avait garanti notre apport sur sa maison ? Mensonge. Ton père n’a jamais rien signé. En 2019, alors qu’il était hospitalisé en soins palliatifs à l’hôpital Tenon et sous morphine lourde, tu as fait établir une procuration notariée à son nom pour hypothéquer sa demeure d’Aix-en-Provence au bénéfice exclusif de ta propre société holding. Et quand Julien s’en est rendu compte deux ans plus tard, tu as acheté son silence avec quarante mille euros en lui faisant croire que tu le sauvais, alors que tu lui jetais simplement les miettes de ce que tu avais volé sur l’héritage de votre famille.