Eleanor descendit les trois marches du perron d’un pas ferme, sans un regard en arrière.

Derrière elle, les protestations hystériques de Candice s’étranglèrent rapidement dans les sanglots, dominées par la voix désespérée de Julian qui tentait d’appeler son directeur d’agence sur son portable, un appel voué à l’échec en ce lendemain de Noël. Puis, la lourde porte en chêne claqua sous l’effet du courant d’air, refermant à jamais l’histoire d’une famille qui avait cru pouvoir monnayer la dignité d’une mère en menue monnaie d’ingratitude.

Dans la voiture, Eleanor s’assit sur la banquette en cuir, attacha sa ceinture et laissa échapper un long soupir. Maggie tourna la tête vers elle, posant une main gantée de cuir souple sur son genou :
« C’est fait ? »
« C’est fait, Maggie. Conduis-moi à la falaise. »

La berline s’éloigna sur la route côtière, bordée d’ajoncs givrés et de pins maritimes courbés par la brise marine. Par la vitre arrière, Eleanor regarda s’éloigner la grande bâtisse victorienne aux façades immaculées, dont les guirlandes électriques clignotaient encore vainement sous le ciel plombé. Les ampoules rouges et or continuaient de danser le long du toit, mais la lumière, la véritable chaleur qui avait soutenu ces pierres contre les tempêtes pendant plus d’une décennie, venait de quitter les lieux dans une vieille valise usée.

À midi, comme Eleanor l’avait prédit, le coursier remit contre signature la mise en demeure exécutoire à la porte du domaine.
À treize heures, les invités prévus pour le déjeuner festif trouvèrent la grille cadenassée et les volets du rez-de-chaussée étrangement clos, les propriétaires n’ayant plus le cœur à étaler leur opulence frelatée.
Et vers le milieu de l’après-midi, alors que la marée montante venait frapper la base des rochers dans un fracas régulier et apaisant, Eleanor alluma le feu dans son petit poêle en fonte. Elle s’assit dans un fauteuil d’osier placé tout près de la vitre, une couverture sur les jambes, son thé brûlant parfumé à l’abricot entre les mains.

Pour la première fois depuis la disparition de Thomas, la table devant elle était modeste, mais elle était entière. Sa chaise n’y manquait pas. Elle n’avait plus à guetter le bruit d’une conversation à laquelle elle n’avait pas droit, ni à s’effacer dans les coins sombres pour ne pas gêner le bonheur factice des autres. La mer s’étendait à perte de vue, grise, immense et libre, débarrassée de toute prétention. Dans le silence parfait de la petite maison battue par le vent d’hiver, Eleanor ferma les yeux et respira enfin.