Les jours suivants ont été une lente reconstruction pour Abigail. Elle refusait de monter en voiture. La simple vue de la portière qui se fermait déclenchait chez elle des crises d’hyperventilation. J’ai pris un congé sans solde pour rester auprès d’elle. Nous avons consulté une psychologue spécialisée dans les traumatismes infantiles. Chaque séance était une épreuve déchirante où ma fille répétait la même phrase : « J’ai été méchante parce que j’avais mal au ventre, mamie m’a punie. » Il a fallu des heures, des jours de patience infinie, de câlins et de réassurance pour déconstruire le poison que ces monstres avaient distillé dans son esprit innocent.
Pendant ce temps, à Cancun, la situation de la famille Laurent tournait au cauchemar éveillé.
N’ayant aucun moyen de payer l’hôtel cinq étoiles, ils avaient été expulsés manu militari de l’établissement par la sécurité privée. Julien avait tenté de faire un scandale, ce qui lui avait valu une nuit en cellule de dégrisement auprès de la police locale, libéré uniquement après que mon père eut vendu sa propre montre de valeur pour payer l’amende. Sans argent liquide, leurs cartes bloquées, ils avaient dû trouver refuge dans une auberge insalubre du centre-ville de Cancun, loin des plages de sable blanc et des piscines à débordement qu’ils avaient imaginées.
Mon téléphone a été inondé de messages vocaux de plus en plus hystériques.
D’abord, les menaces de mon frère Julien :
« Sarah, tu es une grande malade ! Tu as détruit nos vacances ! Vanessa pleure toutes les larmes de son corps, les enfants dorment par terre avec des cafards ! Si tu ne nous envoies pas trois mille euros par Western Union dans l’heure, je viens chez toi à notre retour et je te démolis ! »
Puis, les lamentations hypocrites de ma mère :
« Ma petite chérie, pardonne-moi. J’ai paniqué sur l’autoroute, tu sais comment est ton père quand il est stressé au volant… C’est lui qui a insisté pour qu’on parte vite. Je voulais faire demi-tour, je te le jure ! Pense à tes neveux, ils n’ont rien fait ! Ils ont faim, Sarah ! Juste un petit virement pour qu’on puisse manger décemment… »
Je n’ai répondu à aucun message. Chaque enregistrement, chaque insulte textuelle était immédiatement transmise par courriel sécurisé au capitaine Vasseur et versée au dossier d’instruction. Le procureur, outré par l’absence totale de repentir et la violence des menaces proférées depuis l’étranger, a transformé l’enquête préliminaire en information judiciaire et délivré des mandats d’amener pour l’ensemble des adultes du groupe.
La compagnie aérienne a confirmé que leurs billets retour n’avaient pas été modifiés. Ils n’avaient pas les moyens d’avancer les frais pour anticiper leur vol. Ils étaient condamnés à attendre la date initiale, rongeant leur frein dans la misère qu’ils s’étaient eux-mêmes forgée, comptant chaque peso pour acheter du riz et de l’eau en bouteille.
Le jour de leur retour est arrivé un mardi matin, quatorze jours après l’abandon d’Abigail.
Marc et moi nous tenions dans un coin discret du terminal 2E de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, accompagnés du capitaine Vasseur et de quatre policiers de la Police aux Frontières en uniforme d’intervention.
Lorsque les portes coulissantes de la zone sous douane se sont ouvertes, le spectacle était presque pathétique. Mon frère Julien marchait en tête, les traits tirés, un short froissé tombant sur des jambes rougies par des piqûres d’insectes, tirant deux valises dont une avait la poignée cassée. Vanessa traînait les enfants qui pleurnichaient de fatigue et de faim. Derrière eux, mes parents avançaient courbés, le teint cireux, portant des sacs en plastique en guise de bagages à main, méconnaissables d’épuisement et de crasse.
Dès qu’ils ont franchi la ligne blanche marquant l’entrée officielle sur le sol français, Vasseur et ses collègues se sont avancés d’un pas ferme.
« Monsieur Robert Laurent ? Madame Évelyne Laurent ? Monsieur Julien Laurent ? a déclamé le capitaine d’une voix qui a résonné dans tout le hall des arrivées.
— Quoi encore ? a aboyé Julien, essayant de bomber le torse malgré sa mine défaite. Vous êtes qui ? Laissez-nous passer, on vient de faire douze heures de vol !
— Police nationale. Vous faites l’objet de mandats d’amener délivrés par un juge d’instruction du tribunal judiciaire d’Évry. Veuillez poser vos bagages au sol et mettre vos mains dans le dos. »
Le visage de mon frère s’est décomposé instantanément. Ses yeux se sont écarquillés d’une terreur pure alors que deux agents l’empoignaient fermement par les bras pour lui passer les menottes.
« Quoi ? Mais vous êtes fous ! C’est une erreur ! Maman, dis-leur !
— Lâchez-moi ! a hurlé ma mère en se débattant maladroitement. Vous ne savez pas qui je suis ! On est des citoyens respectables ! C’est notre fille qui a tout inventé ! »
C’est à ce moment précis qu’Évelyne m’a aperçue. J’étais debout à vingt mètres d’elle, vêtue d’un manteau noir impeccable, les bras croisés, le regard droit et impassible.
« Sarah ! a-t-elle crié, sa voix se brisant dans une supplication stridente qui a fait tourner toutes les têtes des voyageurs alentour. Sarah, dis-leur d’arrêter ! Tu ne peux pas laisser faire ça à tes parents ! C’est ton sang ! On a fait des erreurs, mais on est ta famille ! »
Mon père, lui, ne criait pas. Les menottes se sont refermées sur ses poignets tremblants avec un cliquetis métallique sec. Il a levé les yeux vers moi, et pour la première fois de son existence, je n’ai vu dans son regard ni mépris ni autorité tyrannique. Il n’y avait plus que la panique nue d’un vieil homme pris au piège de sa propre lâcheté.
« Ma fille n’a plus de grands-parents, ai-je murmuré, sans même élever la voix, mais avec une intensité telle qu’elle a semblé traverser la distance qui nous séparait. Et moi, je n’ai plus de famille. »