Il releva des yeux emplis de désespoir.
« Tu ne comprends pas dans quel enfer je vis depuis deux ans, » balbutia-t-il. « Les affaires ont périclité dès le départ. Vanessa… c’est elle qui a tout géré. Elle a contracté des emprunts en engageant nos biens personnels, en imitant parfois mes signatures. Quand les créanciers ont commencé à nous menacer de poursuites pénales pour fraude fiscale et escroquerie aux prêts garantis, elle m’a dit qu’il n’y avait qu’une seule issue. »
« Me détruire, moi ? »
« Elle disait que tu étais âgée, que la maison était bien trop grande pour toi toute seule, que tu serais mieux prise en charge dans une résidence médicalisée de standing près de la mer… Elle disait que la vente permettrait d’apurer toutes les dettes et qu’on repartirait à zéro ensemble. Au début, j’ai refusé. J’ai crié, j’ai juré que jamais je ne te ferais ça. »
« Et qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? »
Daniel frissonna, ses épaules secouées par un tremblement nerveux incontrôlable.
« Elle m’a menacé. Si je refusais de coopérer, elle déposait une plainte contre moi en m’attribuant l’entière responsabilité des malversations financières de la société. Elle a constitué un dossier contre moi, avec des faux documents comptables antidatés. Elle m’a dit : C’est ta mère en maison de retraite, ou toi en prison pour dix ans. Choisis. »
Le tableau devenait limpide dans toute son horreur. Ce n’était pas Daniel qui dirigeait cette offensive ; Daniel n’était qu’un pion broyé, terrorisé par la femme avec qui il partageait sa vie. Sa lâcheté n’en était pas moins impardonnable, mais la nature du mal venait de changer de visage.
« Et les règles dans la maison ? Les provocations ? » demandai-je.
« Elle voulait te pousser à bout, » avoua-t-il entre deux sanglots. « Elle voulait que tu fasses une crise de colère devant nos voisins ou devant un médecin. Elle avait prévu d’appeler les urgences psychiatriques la première fois où tu te mettrais à crier ou à casser quelque chose en prétendant que tu faisais une bouffée délirante. Elle filmait discrètement tes réactions avec son téléphone portable pour monter un dossier de sénilité agressive. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine en réalisant à quel point j’avais frôlé le piège ce matin-là. Si j’avais réagi avec hystérie en déchirant leur feuille de règles, Vanessa aurait pu utiliser la vidéo comme preuve de mon instabilité mentale.
« Et où est-elle en ce moment ? » demandai-je calmement.
« Elle est allée chez son avocat. Elle a rendez-vous à dix-sept heures trente pour déposer officiellement la requête auprès du procureur. »
Je consultai la vieille pendule murale en bois. Il était seize heures quarante-cinq.
« Écoute-moi très attentivement, Daniel, » dis-je en me penchant vers lui. « Tu as commis la pire des trahisons envers moi. Tu as laissé cette vipère profaner la mémoire de ton père et fouler aux pieds tout ce que nous t’avons transmis. Mais tu restes mon fils. Et aujourd’hui, tu as une dernière chance de te comporter comme un homme digne de ce nom. »
Il leva vers moi un regard noyé de larmes et d’incompréhension. « Que veux-tu que je fasse ? »
« Tu vas prendre les doubles des dossiers financiers que tu gardes dans ta mallette au garage. Tu vas appeler immédiatement la police judiciaire pour te dénoncer toi-même et dénoncer les malversations de ta femme avant qu’elle ne prenne les devants. Tu vas assumer tes fautes devant la justice. C’est le seul moyen de neutraliser son chantage. Et ensuite, vous quitterez tous les deux cette maison avant minuit. »
« Maman… je risque la prison ! »
« Tu risques la prison, Daniel, mais tu sauveras ton âme. Et si tu refuses, c’est moi qui appelle le procureur dans dix minutes pour déposer plainte pour tentative d’extorsion et escroquerie contre vous deux. »
Il me regarda, stupéfait par la fermeté implacable de ma voix. Pour la première fois depuis des mois, il cessa de trembler. Il vit dans mes yeux la résolution de son père. Il comprit qu’il n’y avait plus aucune échappatoire.
Chapitre 5 : L’effondrement du château de cartes
À dix-huit heures quinze, une berline blanche se gara avec précipitation dans l’allée gravillonnée. La portière claqua violemment. Vanessa entra dans la maison comme une tornade, un sourire triomphant aux lèvres, tenant un classeur noir sous le bras.
Elle s’arrêta net au seuil du salon.
La table avait été débarrassée. Assis côte à côte, Daniel et moi l’attendions. Mais nous n’étions pas seuls.
Dans les deux fauteuils face à nous se tenaient deux fonctionnaires de police en civil de la brigade financière, accompagnés d’une femme d’une cinquantaine d’années, le capitaine Renaud, qui tenait un carnet de dépositions ouvert sur ses genoux.
Le sourire de Vanessa s’effaça instantanément, remplacé par une crispation furieuse.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » lança-t-elle avec arrogance. « Daniel, qu’est-ce que ces gens font ici ? Margaret, je vous avais formellement interdit de recevoir des inconnus sans m’en avertir ! »
Le capitaine Renaud se leva lentement, sortant sa commission officielle.
« Madame Vanessa Miller ? »
« Oui, c’est moi. Que voulez-vous ? »
« Votre époux, monsieur Daniel Miller, s’est présenté spontanément au commissariat central il y a quarante minutes pour faire une déclaration d’auto-dénonciation complète concernant la gestion frauduleuse de la SARL Miller Conseil, et pour porter plainte contre vous pour usurpation d’identité, falsification de bilans comptables, chantage et tentative d’extorsion en bande organisée à l’encontre de sa mère. »
Vanessa vacilla. La couleur quitta son visage aussi vite que si on lui avait retiré tout le sang du corps. Ses yeux allèrent de Daniel à moi, injectés d’une rage venimeuse.
« Tu as osé ? » cracha-t-elle à l’adresse de mon fils. « Espèce de misérable lâche ! Tu vas plonger avec moi ! Tu es le gérant statutaire, c’est toi qui paieras pour tout ! Tu n’es qu’un incapable que j’ai traîné comme un boulet pendant dix ans ! »