Julien reprit le téléphone à son oreille : « Veuillez excuser cette interruption, officier. L’agresseur quitte les lieux en ce moment même. Je vous recontacterai si nécessaire pour déposer plainte formellement dès demain matin. »
Il raccrocha sans attendre de réponse et rangea l’appareil. Ses yeux ne cillaient pas.
« Vingt-cinq minutes, Vanessa. Pas une de plus. »
Comprenant que la dynamique venait de basculer irrémédiablement, Vanessa lâcha un chapelet de jurons étouffés, fit volte-face et gravit l’escalier menant à l’étage dans un froissement furieux de soie orange. Au-dessus de leurs têtes, on entendit bientôt le fracas des tiroirs ouverts avec rage, le bruit sourd des valises jetées sur le parquet et le claquement sec des cintres dévalisés.
Julien se laissa retomber à genoux auprès de sa mère. Hélène tremblait de tout son corps. La vieille femme avait les yeux fermés, les mains jointes comme pour une prière silencieuse. Toute sa vie, elle s’était sacrifiée pour son fils unique. Après la mort prématurée de son mari dans un accident de chantier, elle avait nettoyé des bureaux la nuit, repassé le linge des bourgeois le jour, usé sa jeunesse jusqu’à la corde pour que Julien ne manque jamais de livres, pour qu’il puisse intégrer une grande école de commerce, pour qu’il devienne l’homme respectable et prospère qu’il était aujourd’hui. Et voici comment elle était récompensée : reléguée dans une petite chambre d’amis au rez-de-chaussée, traitée comme un fardeau dégoûtant par une belle-fille pour qui l’argent tombait du ciel sans jamais avoir coûté une goutte de sueur.
« Viens, maman, murmura Julien d’une tendresse infinie en glissant ses bras sous les aisselles de la vieille femme pour l’aider à se redresser. Lève-toi doucement. On va aller dans la salle de bain. »
Chaque pas était un calvaire pour Hélène, dont les genoux usés grinçaient sous le poids de la fatigue et du choc émotionnel. Julien la soutint pas à pas, avec une infinie patience, l’éloignant de ce champ de bataille culinaire pour l’installer sur une chaise confortable dans la salle de bain du rez-de-chaussée.
Là, il prit une serviette douce, l’imbiba d’eau tiède et, avec des gestes d’une délicatesse méticuleuse, commença à nettoyer le visage de sa mère. Il essuya la sauce incrustée dans les rides de son front, dégagea les spaghettis collés à ses cheveux blanchis, et lava avec un soin pieux ses joues rougies par la brûlure. Hélène le laissait faire, les yeux baissés, incapable de croiser le regard de son fils sans que de grosses larmes d’humiliation ne roulent sur ses joues délavées.
« Pourquoi ne m’as-tu rien dit, maman ? demanda Julien d’une voix brisée, la main posée sur l’épaule fragile de la vieille dame. Depuis combien de temps cela durait-il ? »
Hélène secoua faiblement la tête. Sa voix était éraillée, usée par trop de silences imposés.
« Tu travailles tellement, Julien… Tu rentres tard, tu as tant de soucis avec ton entreprise… Je ne voulais pas être un problème. Je ne voulais pas briser ton couple. Elle est jeune, elle est belle… Moi, je ne suis qu’une vieille femme qui encombre. »
« Tu es ma mère ! s’écria Julien, la voix étranglée par une culpabilité dévorante. Tu m’as tout donné ! Cette maison, mon travail, tout ce que je possède n’a aucune valeur si la personne qui a sacrifié sa vie pour moi y est maltraitée ! Tu m’entends ? Jamais, plus jamais personne ne te manquera de respect. »
Un bruit lourd de talons résonna dans le couloir, suivi du roulement précipité de deux grandes valises rigides. Julien sortit de la salle de bain et trouva Vanessa dans l’entrée. Elle avait enfilé un manteau en fourrure synthétique par-dessus sa robe orange maculée d’une minuscule goutte de sauce sur l’ourlet. Son sac à main était gonflé à bloc, bourré de bijoux et d’objets de valeur qu’elle avait raflés en hâte dans leur chambre.
Elle s’arrêta devant lui, les yeux étincelants d’une rancœur venimeuse.
« Tu fais la plus grande erreur de ta vie, Julien, cracha-t-elle avec mépris. Tu choisis le passé au lieu de l’avenir. Tu préfères croupir avec cette momie grabataire plutôt que de vivre avec une femme qui a de l’allure et qui te met en valeur dans le monde. Tu es un lâche, Julien. Un petit garçon à sa maman. Je vais te saigner à blanc devant les tribunaux. Quand j’en aurai fini avec toi, tu n’auras même plus de quoi lui payer une place dans le pire des mouroirs de banlieue ! »
Julien ne cilla pas. Il s’avança d’un pas tranquille, ouvrit la lourde porte d’entrée en chêne massif et désigna l’extérieur d’un geste sec.
Dehors, une pluie fine et glaciale d’automne commençait à tomber sur le gravier de l’allée, estompant la lumière des réverbères.
« Va-t’en, Vanessa. Et prie pour que je ne montre jamais les enregistrements des caméras de sécurité au juge. »
Vanessa se figea sur le seuil, la bouche entrouverte. Un éclair de terreur pure traversa son regard.
« Les… les caméras ? Quelles caméras ? Tu m’avais dit que le système était désactivé depuis les travaux ! »
Julien esquissa un sourire amer, sans la moindre trace d’amusement.
« Je l’ai réactivé la semaine dernière, quand j’ai remarqué que ma mère avait un hématome suspect au poignet et qu’elle prétendait s’être cognée contre le buffet. J’ai toutes les bandes, Vanessa. L’assiette de spaghettis, tes insultes, tes menaces quotidiennes, tes humiliations lorsque tu la privais de repas en mon absence. Tout est enregistré sur un serveur distant sécurisé. Si tu tentes de réclamer ne serait-ce qu’un seul centime lors du divorce, si tu oses contester la moindre de mes exigences, je transmets l’intégralité des vidéos au procureur de la République et à chacun de tes prestigieux contacts mondains. Alors maintenant, sors d’ici avant que je ne change d’avis. »