Ce livre est le premier exemplaire achevé sur nos presses restaurées. Il n’en existe que trois au monde. Il raconte l’histoire des artisans anonymes qui ont bâti ce pays avec leurs mains sans que l’histoire ne retienne leurs noms. Le texte est imprimé sur les plaques de cuivre que vous avez portées ce matin-là jusqu’à la voiture 12.
Je n’ai jamais oublié vos yeux d’acier, ni la façon dont vous avez tenu mon épaule quand le sol était trop froid pour que je me relève seul.
Puisse cet ouvrage vous rappeler qu’un geste de trois minutes peut soutenir toute une vie.
Avec tout mon respect et ma gratitude infinie,
Léo.
Hélène posa la lettre sur la table en bois clair. Ses doigts effleurèrent la reliure en cuir glacé, sentant sous la pulpe les minuscules reliefs laissés par la pression du fer sur la peau.
Elle se leva et marcha lentement jusqu’à sa fenêtre qui donnait sur les arbres dénudés par les premiers vents de l’hiver. La brume montait du jardin, semblable à celle qui enveloppait le parvis de la gare tant d’années auparavant. Mais cette fois-ci, l’air ne lui semblait plus chargé de mélancolie ou de froideur.
Elle revit le petit garçon en doudoune rouge, la valise trop grande, le voleur arrogant fuyant dans les couloirs, et le train s’éloignant vers l’Est. Dans ce monde immense où des millions de destins se croisent sans jamais se toucher, où la violence guette souvent l’instant d’inattention des âmes fragiles, il existait des ponts indestructibles que ni le temps ni la mort ne pouvaient abattre.
Hélène ouvrit la première page de l’ouvrage. L’odeur familière de l’encre fraîche, de la colle végétale et du papier pur se répandit dans la pièce silencieuse, apportant avec elle la chaleur vivante de ceux qui ne meurent jamais tout à fait tant qu’un cœur veille sur leur mémoire.