Un vertige me saisit. Trois ou quatre semaines. Cela faisait un mois et demi que j’avais confié Élise à ma sœur. Un mois et demi pendant lequel Valérie m’envoyait des messages quotidiens : « Tout va bien, Élise a bien pris ses gouttes, elle a mangé tout son poisson, elle fait ses devoirs. Envoie le virement pour la cantine et ses activités extra-scolaires. » Et moi, crédule, épuisée par des journées de douze heures sur les chantiers de réhabilitation pour tenter d’éponger les dettes laissées par le père d’Élise avant sa disparition, je versais l’argent. Six cents euros au début du mois. Quatre cents euros la semaine suivante pour de soi-disant fournitures médicales non remboursées.

L’ambulance s’arrêta brutalement devant le sas des urgences pédiatriques. Les portes s’ouvrirent à la volée sur la fraîcheur de la nuit parisienne. Une équipe médicale en blouses blanches attendait déjà, alertée par radio. Le médecin urgentiste prit le relais sans un mot superflu, écoutant le rapport rapide de Mercier pendant qu’ils poussaient le brancard dans le couloir carrelé de blanc.

« Salle de déchocage numéro deux ! » cria une voix d’infirmière. « Préparez une glycémie capillaire, un bilan hépatique complet et un dosage sanguin d’acide valproïque en urgence absolue ! »

Je voulus les suivre, mais deux mains gantées se posèrent sur mes épaules pour me retenir à l’entrée de la zone stérile.

« Restez là, madame. Vous ne pouvez pas entrer. Nous nous occupons d’elle. »

« C’est ma fille ! Elle a peur de l’hôpital, elle a besoin de moi ! »

« Si vous restez là, vous gênez les manœuvres. Asseyez-vous dans la salle d’attente. Nous viendrons vous chercher dès que son état sera stabilisé. Faites-nous confiance. »

Les portes battantes à double battant se refermèrent sur le brancard. Le bruit mat du verrou pneumatique mit fin à la course. Je me retrouvai seule dans le couloir froid des urgences, entourée de néons dont le bourdonnement électrique me vrillait les tempes.

Je marchai jusqu’à la rangée de sièges en plastique bleu rigide. Mes jambes refusèrent de me porter plus longtemps ; je m’effondrai sur le siège, les mains tremblantes, les yeux fixés sur mes souliers maculés d’une trace de crème pâtissière ramassée sur le parquet de Valérie. La boîte de médicaments était posée sur mes genoux, témoin muet et accablant d’une trahison que mon esprit refusait encore d’admettre pleinement.

Comment en étions-nous arrivées là ? Valérie était mon aînée de trois ans. Elle avait toujours affiché une rancœur sourde envers ma réussite professionnelle relative, elle qui avait accumulé les échecs sentimentaux et vivotait d’emplois temporaires dans son grand appartement hérité de notre grand-mère. Mais quand je m’étais retrouvée acculée, contrainte d’accepter cette mission de trois mois en province pour sauver mon entreprise de construction sous peine de faillite, elle s’était montrée si douce, si prévenante. « C’est la famille, Hélène. Tu as toujours tout porté sur tes épaules, laisse-moi t’aider pour une fois. Élise sera comme une princesse avec moi. »

Les souvenirs de mes appels vidéo me revenaient par vagues brûlantes. Chaque fois que je demandais à voir Élise, Valérie trouvait une excuse. « Elle dort déjà, elle est fatiguée par l’école. » Ou bien : « Elle est chez sa copine Léa pour faire un exposé. » Et les rares fois où ma fille apparaissait à l’écran, c’était dans la pénombre de sa chambre, pendant quelques secondes à peine, emmitouflée dans un pyjama trop grand. Elle me souriait timidement, me disait qu’elle m’aimait, et Valérie reprenait aussitôt le téléphone en affirmant qu’il ne fallait pas trop la stimuler avant le coucher.

Je n’avais rien vu. J’avais été aveugle, complice involontaire par pure naïveté et fatigue.

Une heure passa. Puis deux. Le va-et-vient des brancards, les pleurs d’autres enfants dans les box voisins, les pas feutrés des soignants me parvenaient comme à travers une épaisse couche de coton. À trois heures du matin, les portes battantes s’ouvrirent enfin. Une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une blouse blanche marquée du logo de l’Assistance publique, s’avança vers moi. Ses traits étaient tirés, son expression empreinte d’une gravité qui me glaça le sang.

« Madame Lambert ? Je suis le docteur Vasseur, chef de service de garde. »

Je me levai d’un bond, le cœur au bord des lèvres. « Comment va-t-elle ? Dites-moi qu’elle est vivante. »

« Elle est vivante », répondit-elle immédiatement pour dissiper ma pire angoisse. « Nous avons réussi à stopper les micro-décharges cérébrales grâce à une perfusion de clonazépam à forte dose, et nous avons amorcé une réhydratation lente pour éviter un œdème cérébral. Mais… son état général est particulièrement alarmant. »

Le médecin me désigna une petite pièce attenante, un bureau de consultation vide. « Venez, asseyons-nous. Nous devons parler de choses graves. »

Je la suivis en silence, les jambes flageolantes. Dès que la porte fut fermée, le docteur Vasseur ouvrit une pochette cartonnée contenant les premiers résultats d’analyses sanguines.

« Le taux d’acide valproïque dans le sang d’Élise est indétectable », commença-t-elle sans détour. « Pour une enfant traitée de manière chronique depuis l’âge de six ans, c’est une impossibilité physiologique, sauf en cas d’arrêt total de la médication depuis plusieurs semaines. De plus, son indice de masse corporelle a chuté dramatiquement : elle a perdu près de six kilos par rapport à la dernière courbe enregistrée dans son carnet de santé il y a trois mois. Cela représente plus de vingt pour cent de son poids corporel. À cet âge, c’est considéré comme une dénutrition sévère du troisième degré. »

Je portai les mains à ma bouche, étouffant un sanglot. « Six kilos… mon Dieu… »

« Ce n’est pas tout », poursuivit le médecin, son regard plongeant droit dans le mien avec une sévérité professionnelle qui n’excluait pas la compassion. « Nous avons constaté plusieurs hématomes d’âges différents sur ses avant-bras et le long de ses tibias. Ce ne sont pas des blessures typiques de chutes d’enfants. Ce sont des ecchymoses de préhension, comme si quelqu’un l’avait empoignée avec une force démesurée pour la contraindre. Enfin, elle présente des signes manifestes d’avitaminose et une anémie ferriprive aiguë qui indiquent qu’elle n’a reçu qu’un apport calorique minimal, probablement du pain sec et de l’eau, pendant une période prolongée. »